Costume trois pièces foncé, chemise blanche à manchettes doubles, cravate noire, boutons de manchette, montre à gousset, Cornel West a l'élégance sobre, mais recherchée. Professeur à la prestigieuse Université Princeton, c'est un des intellectuels afro-américains les plus médiatiques des vingt dernières années. Il était récemment à Bruxelles, à l'occasion du Forum de la Journée de l'interdépendance.

Cornel West descend les marches d'un pas assuré. Un mot de bienvenue. L'homme connaît la musique et se prête à l'entretien en habitué des médias. Notre interlocuteur nous entraîne dans la cafétéria, déserte à cette heure.

Elève à l'ombre de l'Eglise noire, Cornel West maîtrise l'art rhétorique des prêcheurs baptistes - comme l'était son grand-père -, laissant faiblir sa voix presque jusqu'au murmure, puis élevant le ton et détachant chaque syllabe sur un rythme qui exige l'attention: «Les Etats-Unis ont traversé un âge de glace politique de quarante ans, dominé par l'hégémonie du conservatisme et du néolibéralisme, pendant lequel être indifférent aux plus mal lotis, aux plus pauvres de nos concitoyens, était à la mode. John McCain est le symbole de cette Amérique gangrenée par la cupidité des entreprises et par les inégalités de richesse. Son élection serait une catastrophe. L'apparition de Barack Obama sur la scène politique nationale n'a pas mis fin à cet âge de glace mais offre une chance réelle de voir les citoyens américains se réveiller après de longues années de somnambulisme.»

Cornel West est né à Tulsa, Oklahoma, en 1953. Sa mère était enseignante et son père, administrateur civil de l'Air Force. Déménageant souvent, la famille finit par se fixer à Sacramento (Californie), dans le quartier ouvrier noir. A 17 ans, ce jeune homme qui n'avait jamais mis les pieds sur la côte Est, entre à l'Université Harvard, où il étudie la littérature et les langues proche-orientales. Il poursuit ses études à Princeton, puis revient enseigner à Harvard, ensuite à Yale. Courtisé par plusieurs universités prestigieuses, il se fixe à Harvard. Mais en 2002, il est au centre d'une polémique avec le président de l'université, Lawrence Summers, ancien secrétaire américain au Trésor, qui l'accuse de trop s'occuper de politique et de négliger ses activités académiques. Peu après, Cornel West quitte Harvard pour retourner à Princeton, où il enseigne au Center for African American Studies et au Department of Religion.

Son premier essai, Prophecy Deliverance! An Afro-American Revolutionary Christianity, écrit à 26 ans, est une tentative ambitieuse de synthétiser la pensée afro-américaine en la dotant d'un cadre critique, au départ de sources aussi disparates que le marxisme, en particulier Lukacs et Gramsci, la philosophie moderne et les grands penseurs noirs américains, de W.E.B. Du Bois à Ralph Ellison et Toni Morrison. Suivront une petite vingtaine d'essais, dont les plus célèbres sont Race Matters (1993) et Democracy Matters (2004) - ce dernier étant son seul ouvrage traduit en français, sous le titre Tragicomique Amérique.

«Dans un monde raciste, les gens de couleur et leurs souffrances ne comptent pas; de même que dans un monde patriarcal, les femmes et leurs souffrances ne comptent pas; ou que dans un monde homophobe, les gays et les lesbiennes et leurs souffrances ne comptent pas. Pendant si longtemps, les Noirs et leurs souffrances ont été rendues invisibles. La candidature de Barack Obama à la présidence est une percée immense. Qu'un Noir puisse devenir président après des siècles du racisme le plus cruel, c'est l'apogée du rêve américain. Mais ce pourrait aussi être la fin du rêve américain!»

Cornel West fait une pause, commande un vin blanc et un paquet de chips. Puis poursuit: «Si Barack Obama gagne, ce sera une victoire sur le racisme, mais cela n'éliminera pas le racisme. La pauvreté des Noirs américains ne va pas disparaître du jour au lendemain. Les écoles resteront pourries, les logements insalubres, les soins de santé inaccessibles, les salaires trop bas pour survivre. Et cela montrera que le succès d'un individu ne fait pas la différence. Je soutiens Barack Obama; c'est mon cher frère, bien sûr. Mais je veux l'entendre parler de la souffrance des Noirs. Cela veut dire parler du chômage, de la mauvaise qualité des écoles, des brutalités policières... L'Amérique ne peut pas s'offrir la justice raciale au rabais, simplement en élisant un Noir.»

Cornel West ouvre le paquet de chips, puis croque une chips ou deux, boit une gorgée de vin blanc. «On a visiblement conseillé à Barack Obama de rester à l'écart de la question raciale durant la campagne.» Un choix tactique, non? Cornel West opine. «Mais la pire des choses, ce serait de voir persister la souffrance des Noirs avec un Noir à la Maison-Blanche; que la souffrance noire soit rendue invisible derrière la réussite d'un homme de couleur. La meilleure chose qui puisse nous arriver, c'est une victoire de Barack Obama qui soit le point de départ d'une revitalisation de la démocratie américaine, qui inclut non seulement les Noirs mais tous les laissés-pour-compte de l'Amérique de George W. Bush. Les temps sont mûrs pour mettre fin à l'hégémonie conservatrice et néolibérale. Barack Obama est certainement déterminé à mettre fin à l'hégémonie conservatrice, et c'est pour cela que je le soutiens. Mais est-il aussi déterminé à mettre un terme à l'hégémonie néolibérale? Nous ne savons pas. Sera-t-il capable de faire passer un nouveau New Deal, d'investir dans les infrastructures, dans l'éducation...? De relancer la lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale? Nous ne le savons pas, nous l'espérons. Mais voyez qui le conseille en matière économique: Rubin, Summers, Volcker - ces personnalités néolibérales de l'administration Clinton, qui n'ont jamais su saisir l'opportunité de s'attaquer à la pauvreté et au racisme. Si Barack arrive à la Maison-Blanche et fait peu - ou ne peut rien faire - face aux misères sociales, alors nous saurons que le roi est nu.»

Cornel West est un homme de gauche. Il cite Marx - «indispensable, mais insuffisant». Lui-même ne se dit pas marxiste, mais socialiste. Il a siégé longtemps au sein des Democratic Socialists of America, dont il est toujours l'un des présidents d'honneur. «Etre de gauche, c'est rester critique face au système capitaliste, face au système raciste, face au système homophobe... C'est agir afin que les gens ordinaires aient la possibilité de faire entendre leur voix et de mener une vie décente et pleine de sens; c'est refuser la version néolibérale du rêve américain, celle qui le réduit à la réussite individuelle - car ce rêve est vide!»

Cornel West se sent Américain, profondément. «Etre Américain, c'est minimiser l'Histoire au nom de l'espoir; c'est poser sans cesse la question qui fonde la démocratie: celle de la place des plus pauvres dans la société.» Cornel West communie donc à la religion civile américaine, ce mélange complexe des idéaux religieux de salut et de délivrance et des idéaux politiques de liberté, de démocratie et d'égalité, que partageait, avant lui, Martin Luther King, un autre enfant de l'Eglise noire.

Au plus profond, l'engagement politique de Cornel West s'enracine dans sa foi. Il est chrétien. Et le revendique. «Relisez Luc, chapitre 4, versets 18-19: “L'Esprit du Seigneur est sur moi; il m'a envoyé pour prêcher l'Evangile aux pauvres; pour guérir ceux qui ont le cœur brisé; pour annoncer aux captifs leur délivrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue; pour renvoyer libres ceux qui sont brisés sous leurs fers''.» Ou encore: «Jésus a-t-il condamné les gays et les lesbiennes? Il a dit: «Aimez-vous les un les autres''.»

Pour Cornel West, «être un intellectuel, c'est mettre en lumière la misère sociale qui est habituellement cachée ou dissimulée par le discours que la société tient sur elle-même». Hériter du pragmatisme américain, dans la lignée de John Dewey, Cornel West considère la philosophie non comme une discipline abstraite mais comme une arme qui peut changer le monde si elle est mise au service d'une démocratie radicale. Il appelle sans cesse ses frères à s'impliquer dans le processus de décision démocratique: dans ses livres et ses articles, dans ses interventions télévisées, et dans ses... CD. Car Cornel West est un touche-à-tout. L'an dernier, il a réuni quelques-uns des plus grands rappeurs et chanteurs noirs américains - Prince, Jill Scott, M1 (du duo Dead Prez), Talib Kweli, KRS-One... - pour enregistrer son deuxième CD, Never Forget. A Journey of Revelations...

«Je me suis consacré à la P-ÉD-A-G-O-G-I-E. Les jeunes, dans la rue, dans les ghettos, ne lisent pas mes livres. La musique, j'appelle cela «l'éducation dansante». Ce CD me permet de porter mon message là où il n'est question que de fric et de sexe. J'ai même été durant une semaine l'artiste de la semaine sur MTV. Pouvez-vous imaginer cela, un professeur de Princeton...», dit-il en riant. A noter qu'il apparaît également dans Matrix Reloaded et Matrix Revolutions (1).

Plus tard, en écoutant Prince - «Ain't no sense in voting, same song with a different name/Might not be in the back of the bus, but it sure feels just the same» (2) - ou Talib Kweli - «We ain't got no universal healthcare/Who the hell care about crack mothers on welfare?» (3) -, on ne peut s'empêcher de songer aux paroles de Cornel West: «Si Barack Obama est élu, je ferai la fête toute une journée; et le lendemain, je deviendrai son principal critique.»

(1) Son site: http://www.cornelwest.com

(2) Cela n'a pas de sens de voter, c'est la même chanson avec un titre différent/je ne suis plus à l'arrière du bus, mais c'est sûr, je ressens la même chose.

(3) Nous n'avons pas de système de soins de santé universel/qui s'inquiète des mères qui prennent du crack et qui dépendent de l'aide sociale?

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