il Était une fois

Barack Obama reçu chez les Perses?

Les accords préliminaires de Genève sur le nucléaire iranien sont de nature à briser la logique institutionnelle du conflit entre l’Iran et les Etats-Unis. Il y manque encore les gestes

Il était une fois

A partir d’une certaine durée, les conflits deviennent des institutions: le conflit Est-Ouest, le conflit israélo-arabe, le conflit irano-arabe, le conflit irano-américain sont les principaux exemples de crises prolongées qui se sont érigées en régimes de comportement. Les forces politiques internationales et nationales se positionnent d’un côté ou de l’autre, avec les discours appropriés qu’elles cristallisent au fil du temps comme des dogmes. La persistance du conflit devient même nécessaire aux courants idéologiques qui s’y alimentent. Etablie comme une constance quasi naturelle, l’inimitié dessine des camps, délimités par des lignes rouges qu’il est imprudent de franchir. Qui se le permet risque l’accusation de trahison. Mais qu’un dirigeant assez puissant, assez solide politiquement ou assez courageux décide de changer la règle, de modifier ou de supprimer les lignes rouges, il est alors accueilli en héros: Nixon à Pékin, Sadate à Jérusalem. Obama à Téhéran demain?

Le conflit entre les Etats-Unis et l’Iran illustre presque parfaitement la transformation d’une situation de crise en une situation d’hostilité institutionnalisée. Il dure depuis 1980 et la prise des otages américains par les gardes de la révolution iranienne. Trente-trois ans. Mais s’il est né d’un événement de nature idéologique, et s’il s’est enraciné autour du défi de la bombe iranienne, il relève en réalité de la question stratégique de la balance des pouvoirs au Moyen-Orient. Israël et, jusqu’à récemment, les Etats-Unis, craignent moins la bombe iranienne – inemployable si l’on veut bien tenir les acteurs pour rationnels – que la capacité industrielle de l’Iran d’en développer une et de menacer ainsi le monopole régional israélien de ce type de violence, avec les avantages stratégiques induits.

Le programme atomique iranien a été initié par le shah dans les années 1970, avec l’aide du président Gerald Ford et du secrétaire d’Etat Henry Kissinger. C’était une grande affaire pour l’industrie nucléaire américaine qui vendait ses équipements. On ne s’étonnait pas, alors, que le shah puisse vouloir des installations nucléaires alors que l’Iran produisait plus de pétrole qu’aujourd’hui, et que sa consommation intérieure était bien plus réduite. Le roi perse était un allié. Il concevait son pays comme un hégémon naturel dans la région, «seul capable de maintenir la paix et la stabilité au Moyen-Orient», comme il l’écrivait dans son livre Réponse à l’Histoire. Il s’armait, il s’industrialisait. Nourri aux mythes de la grandeur millénaire de l’empire et de la civilisation perse, le shah cherchait à devenir le partenaire, voire le centre de toute décision concernant la région. De sa position dominante, il ambitionnait même de s’attirer l’amitié des Arabes, indispensable à l’acceptation de son projet. Il n’y a pas réussi. Et la révolution khomeiniste a marqué le refus des Iraniens eux-mêmes d’en payer le prix politique. Le premier geste des mollahs a été d’expulser les Etats-Unis.

Cet acte agressif a conduit à une relation durable d’hostilité, dont l’intensité a varié au cours du temps, mais qui a toujours servi les intérêts et buts stratégiques de chaque partie: les Etats-Unis ont cherché à éliminer l’Iran islamique de la scène moyen-orientale, y compris en soutenant l’attaque irakienne de 1980 et son emploi d’armes chimiques. L’Iran a allumé tous les feux musulmans possibles pour interdire la présence américaine dans la région, y compris en recourant à des moyens terroristes.

Le jeu s’est temporairement calmé en 1997, avec l’élection à la présidence iranienne du réformiste Mohammad Khatami. Celui-ci a «regretté» la prise des otages américains en 1979; il a supprimé la fatwa contre Salman Rush­die; il a renoncé publiquement, au nom de l’islam, aux attentats terroristes. En réponse, l’administration Clinton a dit son espoir de voir «nos deux nations développer une meilleure compréhension de leur riche civilisation», et la secrétaire d’Etat Madeleine Albright s’est excusée indirectement pour le renversement du premier ministre Mossadegh en 1953.

Malgré ces ouvertures réciproques, la réconciliation n’a pas trouvé les appuis nécessaires. Israël s’est mis en travers de l’administration Clinton, et en Iran, le président a subi le harcèlement des Gardiens de la révolution.

Leurs successeurs, George W. Bush et Mahmoud Ahmadinejad, ont reconquis les bénéfices de l’hostilité en y ajoutant ceux qu’ils allaient tirer du désaccord «existentiel» sur la bombe atomique, grande invitée dans la partie.

Ils ont poussé le conflit à l’extrême, jusqu’au point où leur électorat et leurs alliés ne les ont plus suivis. La menace de frappes américaines sur les installations nucléaires iraniennes a affolé l’opinion, tandis qu’en Iran, les fulminations anti-israéliennes d’Ahmadinejad et la politique de la bombe qui justifiait les sanctions économiques ont été ressenties comme allant à fins contraires, isolant la République islamique et l’empêchant de jouer un rôle.

Or l’Iran, monarchique, laïque ou islamique, tient à jouer un rôle, si possible un grand rôle, ce que lui dénient Israël et les Arabes, ensemble ou séparément.

Ce que ne lui dénie pas le courant qui a élu Barack Obama à la présidence des Etats-Unis. Et, dès lors que les Iraniens ont mis à leur tête un Hassan Rohani qui, avec l’appui du guide suprême, entend revenir dans le jeu diplomatique normal, une réconciliation apparaît possible.

Il y faut des gestes aptes à briser de chaque côté la logique institutionnelle du conflit, cette habitude prise par les partis, les opinions et les administrations de considérer l’autre comme Satan. Obama à Téhéran?

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