Que les personnes qui perdent leur emploi aujourd'hui nous pardonnent cette constatation qui leur paraîtra sans doute brutale: la décision prise par le groupe britannique BAT de regrouper ses activités industrielles suisses à Boncourt au détriment de Genève est la plus rationnelle d'un point de vue économique, et la moins mauvaise pour l'emploi et le tissu industriel suisse. Ce choix n'a pas grand-chose à voir avec la politique locale. Il s'inscrit dans le cadre du rachat d'un des plus grands cigarettiers de la planète par l'un de ses grands concurrents, dont l'épisode suisse n'est qu'une épingle sur la carte du globe.

Le mouvement de concentration qui affecte le secteur du tabac provoque restructurations et suppressions d'emplois. C'est un fait regrettable, mais têtu. Cette activité séculaire a son avenir derrière elle dans les pays occidentaux, et les emplois industriels qu'elle génère ne dégagent que peu de valeur ajoutée – la sophistication se cantonne au parc des machines. Les fabricants cherchent à rationaliser leur production et leurs frais administratifs. Avec le rachat de Rothmans, BAT a voulu concrétiser au mieux cette volonté, en prenant soin de réduire au maximum les coûts, toujours importants, liés à une opération de ce type.

Dans le cadre de cette démarche, la fiscalité n'a pas joué les premiers rôles. Ce que les Genevois ont peine à imaginer, c'est que le renforcement du site jurassien présentait plus d'avantages qu'un regroupement à Genève: aiguillonnée par la vente de Burrus à Rothmans il y a trois ans, l'usine de Boncourt a fait des efforts très importants pour amener sa rentabilité aux meilleurs standards mondiaux. D'autre part, sa fermeture aurait engendré pour BAT des dépenses considérables, en plan social, en infrastructures, mais aussi dans le remboursement des dégrèvements d'impôts conclus entre Rothmans et le Jura lors de la vente de Burrus – la facture aurait pu grimper jusqu'à 80 millions de francs. Le contribuable genevois était-il prêt à voir son Etat endetté se saigner pour conserver à tout prix cette unité de production? Le seul argument politique concerne sans doute la position antitabac de Guy-Olivier Segond – jamais en retard d'un commentaire manichéen sur le sujet. Mais c'est un élément parmi d'autres.

Attaquer aujourd'hui le pacte fiscal conclu entre les trois cantons concernés par cette affaire – Vaud hérite de l'administration du groupe pour les mêmes raisons de regroupement –, c'est se tromper de combat. Il est au contraire permis d'espérer que, loin de biaiser le processus interne à BAT, cet effort de coordination a laissé la multinationale effectuer un choix dicté par des impératifs économiques. Si c'est le cas, la présence industrielle et administrative de BAT en Suisse a des chances de durer.

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