Si tout va bien, l’Ukraine pourra à nouveau exporter les millions de tonnes de céréales qu’elle produit et qui nourrissent une bonne partie de la planète. Si tout va bien? Soyons clairs: cela veut dire pour autant que la Russie respecte ses engagements et ses promesses, et pour autant que des bombes ne tombent pas, par inadvertance, sur les cargos emplis de blé ou d’orge qui devraient bientôt quitter les ports de la région d’Odessa.

L’accord signé vendredi, tout le monde se plaît à le souligner, est essentiel. Le système d’approvisionnement mondial, tel qu’il est devenu, rend dépendantes des millions de personnes, souvent les plus vulnérables, de l’agriculture ukrainienne, et surtout d’un marché aussi stable que possible. Antonio Guterres, le chef de l’ONU, dit vrai: les arrangements signés vendredi entre la Russie et l’Ukraine, sous l’égide de la Turquie et des Nations unies, sont donc «un accord pour le monde». Des millions d’enfants africains menacés par la famine lui en savent gré.

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Mais la portée de l’accord s’arrête là. Même s’il se concrétisait pleinement – ce qui est encore loin d’être sûr – il ne mettrait pas fin à la guerre folle lancée par Moscou contre son voisin ukrainien. Bien plus: l’armée russe continue dans le même temps de piller, quand elle le peut, les céréales ukrainiennes, qu’elle exporte chez des amis, tel le président syrien Bachar el-Assad; elle vole ou détruit les tracteurs et les moissonneuses-batteuses; elle brûle à l’envi les champs ukrainiens avec des bombes incendiaires, apparemment sans aucune raison. Il y a en une, pourtant: la guerre lancée par la Russie se déroule à tous les étages, et «l’arme alimentaire» fait entièrement partie de la panoplie de l’agresseur.

Les intérêts russes

Les autorités ukrainiennes se méfient, bien sûr. Vendredi, à Istanbul, elles ont même refusé de partager la table ou même le texte de l’accord avec leurs ennemis russes: deux documents séparés ont été signés, l’un à la suite de l’autre, faisant même perdre le fil au chef du protocole turc. Pour le Kremlin, au-delà d’une question d’image – le spectre d’une famine mondiale a mauvaise presse –, il s’agit aussi de défendre ses propres intérêts en espérant exporter plus facilement, grâce à cet accord, les produits agricoles russes et les fertilisants, dont la planète a également cruellement besoin. C’est aussi un levier de pression pour Moscou: à terme, il ne serait pas impossible de voir la Russie réclamer les mêmes droits que l’Ukraine pour ses navires à Marioupol, ou d’autres ports du sud de l’Ukraine conquis dans le sang par les troupes russes.

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En remportant – au moins temporairement – la bataille navale de la mer Noire, l’Ukraine gagne un certain répit. Mais personne ne se fait d’illusions: après l’été, les combats menacent de s’intensifier encore. Et ce, que le contenu des silos des agriculteurs ait réussi à être exporté ou non.

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