Revue de presse

Bayer-Monsanto, le mariage sulfureux

C’est peu dire, selon les médias, que l’union entre les tueurs d’abeilles et les maîtres des OGM n’est pas la plus glamour de l’année. De quoi faire sortir les commentateurs de leurs gonds

Bayer avait «d’abord proposé à Monsanto de le racheter au prix de 122 dollars l’action, puis 125 dollars, 127,50 dollars et finalement, 128 dollars! s’exclame Courrier international. Depuis le mois de mai, le groupe allemand n’a pas ménagé sa peine pour convaincre son rival américain de se jeter dans ses bras.» Et le chimiste de Leverkusen a donc finalement réussi mercredi à acheter le fabricant controversé de pesticides et semences OGM. Un mariage fustigé à la fois par les défenseurs de l’environnement et les agriculteurs. Mais c’est la fin de quatre mois de bataille et de tractations, de «la coûteuse gestion d’un mastodonte», aux yeux de Libération.

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«La quatrième offre, qui se monte, au total, à environ 66 milliards de dollars, est donc la bonne. La transaction, officiellement annoncée par Bayer le 14 septembre, représente le plus gros achat d’une entreprise étrangère jamais réalisé par un groupe allemand», précise le Wall Street Journal. «Pour remporter la mise, le géant allemand de la chimie et de la pharmacie s’est engagé à verser 2 milliards de dollars au roi des OGM si le rapprochement capotait.»

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«Le montant particulièrement élevé de cette prime de rupture indique que Monsanto a négocié ferme pour être protégé dans l’hypothèse où les autorités chargées de la concurrence aux Etats-Unis, en Europe ou en Asie contrariaient le rapprochement», explique le Financial Times. Mais si «ces opérations sont approuvées, le nombre de grandes entreprises qui fournissent les agriculteurs du monde entier passera de six à trois», ajoute le quotidien de la City: «A elles seules, elles contrôleront les deux tiers du marché mondial des semences et des produits phytosanitaires.»

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Mais surtout – et c’est là que le bât blesse – cet accord représente «un rapprochement entre deux groupes à la réputation sulfureuse, rappelle France 24. Monsanto est un des groupes les plus controversés du monde, comme le démontre le succès de l’enquête journalistique signée Marie-Monique Robin, «Le Monde selon Monsanto», qui revient sur les différents scandales sanitaires et écologiques à l’origine desquels se trouve le géant américain.» Quant à l’insecticide Gaucho, un des produits phares de Bayer, il «a été pointé du doigt dans la surmortalité constatée chez les abeilles, dont le rôle est essentiel pour la pollinisation de 80% des espèces de plantes et de fleurs.»

Reste que ces 66 milliards, «c’est un chiffre qui donne le vertige», selon Le Monde: «Le futur numéro un mondial des semences et des pesticides se donne pour ambition de contrôler toute la chaîne agricole, des semences à l’assiette du consommateur. Sur le papier, le mariage a du sens. Bayer est puissant dans les pesticides et présent principalement en Europe et en Asie. Monsanto, lui, est le maître des semences, il distribue l’herbicide le plus vendu au monde, le Roundup», cet herbicide aujourd’hui soupçonné d’être cancérigène, «et tient fermement le marché nord et sud-américain».

«Le groupe allemand, ajoute le quotidien français, met ainsi la main sur les nombreux brevets de Monsanto et profite de l’inventivité de l’américain, qui s’est illustré ces dernières années non seulement dans les biotechnologies – avec les organismes génétiquement modifiés (OGM) – mais aussi dans le numérique. La «ferme digitale», qui permet de gérer les activités agricoles, les semences et l’épandage de pesticides, en fonction de la température et de l’hydrographie, est une des grandes spécialités de Monsanto.»

«Mais pourquoi Bayer a-t-il accepté de débourser autant?» se demande L’Usine nouvelle. L’offre «s’inscrit dans un mouvement général de consolidation du secteur de l’agrochimie ces dernières années qui a vu la fusion avortée entre Syngenta et Monsanto, le rapprochement entre DuPont et Dow Chemicals, suivi du rachat de Syngenta par le géant chinois ChemChina, analyse Jérôme Maes, responsable de missions au sein du cabinet de conseil Alcimed.»

Après tous ces mouvements, «c’est peu dire» que cette nouvelle union «n’est pas la plus glamour de l’année», constate pour sa part La Croix, où «hormis Monsanto, je ne connais aucune autre entreprise qui fasse l’objet d’une journée mondiale contre elle», dit en souriant Bruno Parmentier, ancien directeur de l’Ecole supérieure d’agriculture d’Angers et consultant sur les questions d’agriculture et d’alimentation.

Mais «l’annonce est en tout cas retentissante en Allemagne, où l’opposition aux OGM est importante dans la société», quoique «le chemin suivi soit le bon» aux yeux de la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Même si «des ONG et certains politiques évoquent un mariage infernal car Bayer, elle aussi, est décriée»: «un monstre est né», déplorent-ils. «Promoteur des organismes génétiquement modifiés et producteur du Roundup […] le producteur de semences américain est une des entreprises les plus détestées au monde», soulignait encore récemment le journal allemand.

«J’ai grandi dans une ferme, et cette nouvelle m’inquiète», déclare quant à lui le professeur en économie agricole Derek Brewin sur le site de Radio Canada. Car «les semences génétiquement modifiées Roundup Ready de Monsanto et LibertyLink de Bayer – qui combinent semences et herbicides en un seul produit – sont très populaires auprès des fermiers» en Amérique du Nord. «Le prix des semences augmentera en conséquence, dit M. Brewin. Lorsque les fermiers commencent à perdre de l’argent, ça fait mal à l’économie.» Il «croit toutefois que les autorités de la concurrence forceront Bayer de se départir d’un des produits brevetés avant de donner le feu vert à la fusion».

«Dès le départ, le tout nouveau patron de Bayer, Werner Baumann, avait assuré pouvoir gérer la réputation de Monsanto, espérant la contrebalancer par l’image de son propre groupe», écrit Le Figaro. Mais s’il n’y avait que cela… Il faut ajouter au mécontentement général celui de «certains agriculteurs» qui craignent «de se retrouver pieds et poings liés face à un seul fournisseur pour leur approvisionnement en semences, engrais et pesticides dans un monde de la chimie en pleine concentration».

«Rachat de tous les dangers», donc, pour Werner Baumann, comme le pense L’Agefi France? «Qu’il s’agisse du prix, du mouvement stratégique, du défi culturel ou réglementaire, les risques de l’opération sont très élevés. […] Intégrer une entreprise aussi spécifique, et décriée, que Monsanto s’annonce périlleux.» Car «après Dow Chemical-DuPont et ChemChina-Syngenta, Bayer-Monsanto est le troisième deal sur la table des autorités de la concurrence. C’est dire s’il sera scruté de près, avec en prime une pression maximale des ONG et des politiques ultrasensibles au dossier des OGM.»

«Outre un possible problème d’image, la fusion annoncée […] va déséquilibrer un peu plus les rapports de force entre les industries de l’agrochimie et la militance écologiste», d’après Slate Magazine. Faute d’une expertise scientifique indépendante, c’est une menace pour la santé publique. A la Bourse de Francfort, l’épilogue de cette saga a cependant été applaudi, avec une hausse de 2,39% à 95,53 euros de l’action Bayer.

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