La crise de la Banque Cantonale Vaudoise (BCV) a fourni l'occasion idéale aux tenants du néolibéralisme pour fustiger l'intervention de l'Etat dans les rouages de l'économie. Ainsi, seul un établissement privé serait en mesure de «gérer les risques» correctement et éviter de telles situations de crise. Le discours est connu et récurrent: d'une part l'Etat ne serait pas compétent dans l'exercice d'une activité qui n'est prétendument pas la sienne, d'autre part les élus subiraient la propension à privilégier une démarche électoraliste dans la distribution des richesses. La collectivité gagnerait donc à ce que l'Etat n'intervienne pas dans l'économie.

Ce genre d'arguments résiste très mal à l'analyse historique. Si plusieurs banques cantonales ont en effet dû être renflouées par le contribuable ces dernières années (la Banque Cantonale de Berne constitue un antécédent que les contribuables de ce canton n'ont pas encore oublié), l'entre-deux-guerres présente un scénario très différent: ce sont alors les grandes banques, institutions privées par excellence et déjà globalisées à leur manière, qui se sont distinguées par leurs difficultés et qui doivent leur survie à l'intervention de l'Etat.

S'il n'en reste plus que deux aujourd'hui (Credit Suisse et UBS), les grandes banques sont au nombre de huit durant les années 1920. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, seules cinq survivent encore. La première à disparaître est la Banque d'escompte de Genève, qui s'effondre en 1934. Elle sera suivie en 1945 par la Banque commerciale de Bâle et la Banque fédérale, deux établissements en sursis depuis le début des années 1930 déjà, et qui ne survivront pas à l'effondrement du IIIe Reich.

Le problème principal des grandes banques suisses durant les années 1920 et 30 est bien là: ce sont moins les effets de la Grande crise qui expliquent leurs difficultés que leur gestion hasardeuse durant les euphoriques années 1920 sous l'emprise de la «tentation allemande». Ces «roaring twenties» comme on les appelle débutent assez exactement en 1924, par la stabilisation du mark et le Plan Dawes (rééchelonnement des réparations allemandes). Durant les six années suivantes, les grandes banques helvétiques, à l'instar de plusieurs établissements américains, anglais, français ou hollandais, s'engagent dans le système industriel et bancaire allemand au-delà de toute mesure. Les taux d'intérêt outre-Rhin dépassent largement les taux pratiqués ailleurs, et la demande de capitaux y semble insatiable.

Du côté des établissements suisses, plusieurs facteurs expliquent cet énorme engagement. L'imbrication économique du tissu helvétique et allemand constitue une première raison: les échanges commerciaux avec le voisin du Nord sont nombreux et impliquent fréquemment un mécanisme de paiement ou de crédit en sens inverse. La seconde raison est à chercher dans le statut de plaque tournante financière internationale que joue la Suisse: des capitaux importants parviennent de plusieurs pays, tels que la France. Or, en raison des taux d'intérêt suisses relativement bas et du surplus de capitaux, les grandes banques réexportent leurs avoirs là où la demande existe et où les taux pratiqués sont nettement plus alléchants: l'Allemagne.

Une troisième raison explique cet engagement démesuré: la concurrence entre banques suisses. Apparues plus tardivement que les banques cantonales, les grandes banques se spécialisent dans les opérations internationales sur capitaux. Les crédits qu'elles accordent durant la Grande guerre aux belligérants les renforceront dans cette fonction de plaque tournante internationale. Or, la guerre terminée, les grandes banques peinent à se repositionner sur le marché financier suisse plutôt occupé par les établissements cantonaux et se tournent à nouveau vers l'étranger pour assurer leur salut et leur croissance. D'où l'engagement marqué en Allemagne dès que les conditions semblent s'y prêter, dès 1924.

La concurrence sévit également entre les huit grandes banques elles-mêmes. Les deux principales (Crédit Suisse et Société de Banque Suisse) bénéficient par leur taille d'une position privilégiée, notamment dans les syndicats d'émission, et parviennent à réduire la prise de risque. Les autres en revanche ne croient voir leur avenir que dans un développement significatif de leur volume d'activités et s'enferrent dans une logique de grandeur, comme la BCV au cours de ces dernières années. L'UBS, alors la troisième des grandes banques, n'a de cesse de revendiquer sa place dans la cour des grands et se lance dans une logique de croissance agressive. Toutes développent ainsi considérablement leurs engagements en Allemagne, profitant au passage des taux d'intérêt très élevés pour afficher un rendement exceptionnel de leur entreprise. Au moment où la crise éclate, la Banque commerciale de Bâle situe environ 60% de ses engagements en Allemagne, et la logique est la même chez ses concurrentes, même si la proportion est plus faible.

La débâcle financière austro-allemande du printemps 1931 et l'introduction d'un contrôle des changes placera les établissements financiers qui ont pris le plus de risques dans une situation aussi fatale qu'inextricable. Les engagements en Allemagne sont quasiment bloqués, leur rendement mirifique se transforme en perte, et la Suisse se trouve plongée dans une crise bancaire que la conjoncture ne fait évidemment qu'aggraver. Trois établissements, on l'a dit, disparaîtront progressivement. Trois autres devront être assainis, l'Union de Banques Suisses, la Banque Leu & Co. et la Banque Populaire Suisse. C'est la Confédération qui devra alors intervenir pour sauver les grandes banques suisses de l'effondrement, alors que ces mêmes banques et leurs dirigeants avaient engrangé de substantiels bénéfices au cours des euphoriques années 1920. Un exemple de plus de privatisation des gains et de socialisation des pertes.

L'entre-deux-guerres suggère ainsi deux enseignements en réponse au discours néolibéral sur la crise de la BCV et à la vague de déréglementation que le monde connaît depuis plus de vingt ans. Premièrement, les établissements publics que sont les banques cantonales ont surmonté la crise des années 1930 dans l'ensemble sans difficulté majeure, si on met de côté le cas des banques cantonales neuchâteloise, bernoise et fribourgeoise. Et encore convient-il de souligner que si ces dernières ont dû être assainies, c'est en raison du soutien qu'elles ont été appelées à offrir durant la crise à des finances communales et cantonales en déroute, ainsi qu'à certaines entreprises industrielles. En moyenne toutefois, le bénéfice et le bilan des établissements cantonaux s'inscrivent dans une croissance lente et régulière jusqu'à la fin de la Deuxième Guerre, contrairement aux grandes banques privées qui ne doivent leur survie qu'aux contribuables.

Deuxièmement, statut privé ne rime pas forcément avec prudence, compétence ou savoir-faire. Au contraire, les années 1920 nous montrent le caractère aventureux de la plupart des grandes banques, au point que certains historiens n'hésitent pas à parler d'«amour du risque».

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