Lectures

La beauté et la liberté

«Die Gedanken sind frei» proclame un vieux chant estudiantin du début su XIXe siècle. «Les pensées sont libres»: Philippe Nemo, professeur de philosophie politique et sociale, fait sien cet aphorisme dans son dernier ouvrage, mais il va plus loin. Non seulement la pensée est libre et aucune autorité ne peut la compresser, non seulement la pensée, dans sa liberté affirmée, peut seule s’avérer la matrice de toute créativité, mais c’est uniquement par le truchement de la liberté que celle-ci peut s’épanouir dans la beauté.

Remontant à la Bible et aux auteurs de l’Antiquité, Philippe Nemo s’évertue à démontrer que liberté et beauté sont indissociables, que la beauté morale ne peut advenir que dans un univers scrupuleusement libéral. Tout au long de son périple, qui le mène d’Aristote et Cicéron à Kant et Proust, avec des incursions dans la pensée d’auteurs plus surprenants dans ce cadre comme Castoriadis, l’auteur souligne l’adéquation entre la liberté, le vrai et la beauté, trois concepts unis dans une étroite intimité.

Contre la «servitude douce»

L’artiste, pour créer le beau, doit être libre, écrit Kant. Mais cette affirmation de la liberté résulte-t-elle forcément d’une société dite libérale? Philippe Nemo le répète avec force en démontrant, avec Orwell et Arendt convoqués à la barre, que toute société vouée à la servitude ne peut que se transformer en mouroir de la beauté. Mais, alors que les totalitarismes du XXe siècle ont trépassé, subsiste-t-il encore une société qui pourrait se révéler mortifère? Dans le sillage de Friedrich August Hayek, l’auteur fustige aussi la «servitude douce» qu’inflige le socialisme démocratique, considéré comme un obstacle à la beauté morale par son inclination à déresponsabiliser l’individu, à viser l’uniformité égalisatrice.

La thèse est séduisante et pousse à de passionnantes interrogations sur les rapports entre le beau et la pensée politique. Que la laideur suinte de la servitude, on ne peut être que d’accord. Mais peut-on nier que des chefs-d’œuvre incontestables aient jailli de systèmes tout sauf amoureux de la liberté? Le poète Virgile avait déjà mis en évidence cette réalité.

Le beau en politique

Philippe Nemo ne creuse pas cette piste. Il est dès lors intéressant de lire son essai en miroir avec le récent livre de Luc Ferry, L’Innovation destructrice. Pour lui, le libéralisme capitaliste, par sa soif «révolutionnaire» du neuf, a tendu la main à l’ardeur «dé-constructrice» du postmodernisme imbibé de socialisme démocratique pour aduler ensemble un art qui se prétend tel dans la négation de l’élégance. Au nom d’une tradition qu’il serait impératif de déchirer en rejetant ses canons esthétiques dans l’admiration du nouveau, le postmodernisme se croit obligé d’ériger en norme de référence un art sans prétention créatrice, et boursouflé d’un intellectualisme vain. Nemo et Ferry: deux jalons pour une réflexion intense sur le beau en politique.

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