Du bout du lac

Bégonias forever

Arrière-plan de millions de selfies nippons, l’horloge fleurie est une allégorie de la Suisse: une petite chose à la fois banale et discrètement complexe, qui résiste à tout sans avoir l’air d’y toucher

Quelque part dans le fracas du monde, pendant que la Camarde et ses auxiliaires fauchaient indifféremment vingt-deux Mancuniens, un James Bond et un nombre indéterminé de Syriens, Genève honorait mardi l’emblème rafraîchi de son éternité heureuse: l’horloge fleurie. Amoureusement replantée d’alternantheras et de santolines, la belle ébrouait cette semaine ses nouvelles aiguilles sous les regards émus du maire, du mécène et des badauds.

Remontée pour l’avenir, l’horloge jardinière est un miroir dans lequel les Genevois contemplent leur propre permanence, depuis soixante-deux ans. Comme ça, en passant, sans même s’en rendre compte. Greffé sur le flanc d’une butte ordinaire, au bout d’un pont et au bord d’une artère hostile, le mouvement tourne rond comme une spirale hypnotique. Et susurre un mantra continu à ceux qui s’y perdent: ici, tout ira bien, tant qu’il y aura des fleurs.

Une mécanique précise et fragile

Comment une grosse montre plantée dans un massif de bégonias a-t-elle pu devenir, et surtout rester, un tel marqueur identitaire? Photographiée jusqu’à l’usure, épinglée sur le mur d’un salon sur deux (au moins) de Sapporo à Koweit City, l’horloge fleurie fascine. Peut-être parce qu’elle est précisément l’inverse du fracas du monde. Une mécanique précise et fragile, qui déploie son silence sur un lit de verdure tiré au cordeau. En fait, l’arrière-plan de millions de selfies nippons est une allégorie de la Suisse: une petite chose à la fois banale et discrètement complexe, qui résiste à tout sans avoir l’air d’y toucher.

Dispositif de sécurité renforcée

Pourtant, signe des temps, les autorités ont décidé d’offrir à l’horloge un dispositif de sécurité renforcée. Barrière rehaussée, détecteurs de mouvement, connexion en temps réel avec la centrale de la police: plus question de laisser le bijou vivace à la merci des fâcheux. La précaution est louable, mais inutile. En premier lieu parce que chacun sait qu’un vandale s’attaque aux abribus ou au McDonald’s, pas aux fleurs. Enjamber une barrière, au milieu de la nuit, pour arracher un bouton de rose, par amour ou par bravade, relève de la poésie ou du romanesque. Une fleur volée est toujours une bonne nouvelle, quoi qu’en dise le code pénal.

Ensuite et surtout, parce que surprotéger ce sympathique cadran floral, c’est tuer sa splendide insignifiance, violer son humilité désuète. Pire: la connecter avec les gendarmes, c’est en faire une banque, une caserne, un dépôt de munitions. C’est en faire un énième point chaud de la planète, nier sa quiétude intrinsèque. L’éternité heureuse se portera très bien sans garde armée, merci pour elle. Bégonias forever.

Publicité