Je me rends à la pharmacie uniquement en cas de stricte nécessité. Ainsi, chaque visite constitue un rappel saisissant sur la fluctuation rapide des préoccupations saisonnières: les lotions solaires de l’été et les remèdes contre le mal de voyage; les shampoings tueurs de poux pour la rentrée des classes; les coffrets de parfums pour Noël; les coffrets amincissants pour après Noël; les teintures bio pour les œufs de Pâques; les pinces anti-tiques et les antihistaminiques du printemps.

Mais l’autre jour, j’ai déniché un nouvel arrivant parmi ces produits de secours essentiels et saisonniers: la «pilule à examens».

Dans la file d’attente (à ronger mon frein derrière une femme qui cherchait une opinion professionnelle sur comment faire cesser de fumer son mari – si jamais cela vous intéresse, la réponse était constituée d’un mélange complexe impliquant des cigarettes électroniques, du chewing-gum lacé de drogues, de patchs adhésifs et de soutien familial) un panneau demandant «Peur des examens?» surgit devant mes yeux.

J’ai demandé qu’on m’explique, et l’on m’a dit que ce produit naturel 100% suisse pouvait simultanément ôter la peur et augmenter l’acuité mentale dans toute situation liée au stress. On m’a ensuite présenté la brochure et quelques échantillons gratuits. La pilule à examens contient des choses fort plaisantes: la valériane et la mélisse pour calmer les nerfs, la passiflore pour réduire la peur et le pétasite qui élimine les contractions en cas de nausée nerveuse.

La brochure se transforme en dépliant au sein duquel on trouve une proposition d’emploi du temps pour structurer une semaine de révision idéale. Un étudiant fictif (nommé Michel Exemple) va se coucher chaque soir à 19h et ouvre ses bouquins chaque matin à 8h. Il fait du sport le mercredi soir, et le samedi il s’offre un dîner entre amis et une séance de cinéma. Le dimanche est son jour de congé: il fait la grasse matinée et part en balade l’après-midi.

On voit la photo d’un beau jeune homme (peut-être bien Michel Exemple en personne) qui, les mains derrière la tête, sourit brillamment en direction d’une pile de livres sur la tranche desquels apparaissent les titres «Examens», «Maturité», «Diplôme universitaire». Il a l’air très détendu et heureux. On peut supposer qu’il a réussi tous ses examens, et qu’il est maintenant mannequin professionnel. Evidemment, ma pharmacie est totalement dans le coup. La saison des examens pointe le bout de son nez une fois de plus. On attend juste le passage de l’Escalade, ensuite on ­entame la session semestrielle d’hiver. Pour un étudiant normalement constitué, celui qui est venu en classe, qui a lu l’ouvrage, qui a écouté l’enseignant et digéré le matériel fourni ces derniers mois, cela devrait être plus ou moins dans la poche.

A la session de maturité du mois de juin, j’ai surveillé une classe d’étudiants en dernière année qui œuvraient à l’écriture de leur dissertation de philosophie. Une étudiante – dont je sais qu’elle avait été absente de la plupart de ses cours les deux années précédentes – avait l’air très absorbée par le résumé au dos de son livre. Un autre (portant un t-shirt «DUREX-Connecting People») est devenu tellement captivé par le texte (qu’il découvrait visiblement pour la première fois) qu’il n’a rien écrit pendant des heures. Les examens sont des expériences d’apprentissage-gestion merveilleusement pacifiques.

Pendant lesdits examens, les bureaux des élèves sont jonchés de montagnes de mouchoirs, de bouteilles d’eau, de barres énergétiques, de porte-bonheur, de boissons caféinées, et de dictionnaires de la taille de brise-vagues. Les éternuements, les épidémies de bâillements d’hippopotame et les fixations comateuses en direction des fenêtres sont fréquents. Les étudiants ont passé la nuit à se bourrer le crâne, et ils peinent à garder les yeux ouverts. Etre vaguement shooté à la mélisse et à la valériane est la dernière chose dont ils ont besoin.

Moi, cependant, je garde astucieusement mes échantillons de pilules à examens en vue des vacances de Noël, lorsque je vais devoir ouvrir mes quatre enveloppes jaunes bourrées d’examens – des centaines de pages de compositions et d’analyses de texte. Au lieu de mon angoisse mentale habituelle, et de mes ­rodomontades frustrées face à cette grammaire inévitablement débraillée, ces mots mal épelés, cette syntaxe vacillante, ces idées à moitié oubliées, je vais sim­plement prendre une pilule ou deux, et me sentir détendue et heureuse – tout comme Michel Exemple.

Ah, que de miracles à portée de main en pharmacie: la crème faciale qui vous rend plus jeune, le produit anticellulite qui lisse vos cuisses, la pommade magique qui aplatit votre ventre pendant que vous dormez. Oui, la pilule à examens est pleine de promesses.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.