Six heures d’entretiens avec Benoît XVI à Castelgandolfo, la résidence d’été des papes. C’est ce qu’a obtenu le journaliste allemand Peter Seewald. Un homme connu du pape, puisque Joseph Ratzinger a déjà réalisé avec lui deux livres d’entretiens lorsqu’il était cardinal. Cet ouvrage, qui a pour titre Lumière du monde. Le pape, l’Eglise et les signes des temps, est une première mondiale: jamais un pape n’avait accordé un tel privilège à un journaliste. D’où les nombreuses fuites parues dans la presse à la fin de la semaine passée, alors que le livre a été présenté officiellement hier à Rome.

Cet ouvrage aborde toutes les questions conflictuelles du pontificat de Benoît XVI. Le journaliste n’a pas eu froid aux yeux. Les réponses du pape sont franches, quoique parfois élusives. Notamment lorsque ­Peter Seewald évoque la question du silence de l’Eglise sur les abus commis par des prêtres pédophiles, ou celle du Père Marcial Maciel, le fondateur des Légionnaires du Christ qui a mené une double vie et commis des abus sexuels sur ses propres enfants.

Même si l’exercice de l’interview a ses limites, ce livre est important. On y sent la volonté de Benoît XVI de s’adresser à un large public et de lever quelques malentendus. On y découvre un pape soucieux d’entrer en dialogue avec le monde moderne, sans déroger toutefois à sa ligne. Ainsi, le pape répète que le préservatif n’est pas la bonne solution pour enrayer la propagation du sida, mais admet son usage dans certains cas.

Benoît XVI précise aussi utilement sa pensée sur les questions œcuméniques, et réussit à briser l’arrogance de certains textes officiels romains, notamment ceux qui refusent la qualité d’Eglise aux communautés protestantes. Toujours aussi préoccupé par le relativisme et la sécularisation, voire «l’aversion» envers l’Eglise, il se dit toutefois conscient que «nous nous dirigeons de plus en plus vers un christianisme de choix». Côté intimité, le pape a peu de temps libre, mais il confie qu’il aime parfois regarder des DVD pour se détendre, notamment Don Camillo et Peppone. Morceaux choisis.

L’élection

«Me voir soudain confronté à cette énorme tâche a été pour moi un choc […]. Oui, la pensée de la guillotine m’est venue: maintenant le couperet tombe et c’est sur toi qu’il tombe. J’étais tout à fait sûr que cette fonction ne m’était pas destinée, que Dieu allait à présent m’accorder un peu de paix et de repos après ces années d’effort. Je ne pouvais que dire et comprendre: la volonté de Dieu est manifestement différente, c’est quelque chose de tout autre, de nouveau, qui commence pour moi.»

La crise de la pédophilie

«Oui, c’est une grande crise, il faut le dire. Nous avons tous été bouleversés. On aurait presque dit un cratère de volcan d’où surgissait soudain un énorme nuage de poussière qui assombrissait et salissait tout, si bien que toute la prêtrise apparut comme un lieu de honte et que chaque prêtre fut soupçonné d’être l’un de ceux-là. De nombreux prêtres ont expliqué qu’ils n’osaient même plus donner la main à un enfant, et encore moins faire des camps de vacances avec des enfants.»

«C’est un péché particulièrement grave, quand celui qui doit en réalité aider l’homme à parvenir à Dieu, celui à qui un enfant, un jeune être humain, se confie pour trouver le Seigneur, le salit et le détourne du Seigneur. Ainsi, la foi n’est plus crédible en tant que telle, l’Eglise ne peut plus se présenter de manière crédible pour proclamer le Seigneur. Tout cela nous a choqués et me bouleverse toujours au plus profond de moi-même.»

L’agressivité des médias

«Il était impossible de ne pas voir que la volonté de vérité n’était pas le seul moteur de ce travail d’enquête mené par la presse, et qu’il s’y mêlait la joie de dénoncer l’Eglise et de la discréditer le plus possible. Mais malgré cela une chose devait rester claire: dans la mesure où c’est la vérité, nous devons être reconnaissants de tout éclaircissement. La vérité, liée à l’amour bien compris, c’est la valeur numéro un. Et finalement les médias n’auraient pas pu rapporter les choses de cette manière si le mal n’avait pas été effectivement présent au sein de l’Eglise. C’est seulement parce que le mal était dans l’Eglise que d’autres ont pu s’en servir contre elle.»

Le pape a-t-il songé à démissionner?

«Quand le danger est grand, il ne faut pas s’enfuir. Le moment n’est donc sûrement pas venu de se retirer. C’est justement dans ce genre de moments qu’il faut tenir bon et dominer la situation difficile. C’est ma conception.»

Le préservatif

«Dans la presse, le voyage en Afrique a été totalement éclipsé par une seule et unique phrase. On m’avait demandé pourquoi l’Eglise catholique défend à propos du sida une position irréaliste et inefficace. […] A cette occasion, je n’ai pas pris position d’une manière générale sur le problème du préservatif, j’avais juste dit, et cela a fait beaucoup de vagues, que l’on ne peut pas résoudre le problème en distribuant des préservatifs. […] Il peut y avoir des cas particuliers, par exemple lorsqu’un prostitué utilise un préservatif, dans la mesure où cela peut être un premier pas vers une moralisation, un premier élément de responsabilité permettant de développer à nouveau une conscience du fait que tout n’est pas permis et que l’on ne peut pas faire tout ce que l’on veut. Mais ce n’est pas la véritable manière de répondre au mal que constitue l’infection par le virus VIH. La bonne réponse réside forcément dans l’humanisation de la sexualité.»

Pour l’Eglise, poursuit le pape, l’utilisation du préservatif n’est pas «une solution véritable et morale. Dans l’un ou l’autre cas, cependant, dans l’intention de réduire le risque de contamination, l’utilisation d’un préservatif peut cependant constituer un premier pas sur le chemin d’une sexualité vécue autrement, une sexualité plus humaine.»

L’affaire Williamson

Début 2009, le pape lève l’excommunication des quatre évêques intégristes de la Fraternité Saint-Pie-X. L’un d’eux, Mgr Williamson, nie l’existence des chambres à gaz, et le geste du pape provoque un tollé. Aurait-il levé l’excommunication s’il avait été au courant du négationnisme de l’évêque?

«Non. Dans ce cas, il aurait au moins fallu mettre le cas Williamson à part. Malheureusement, personne, chez nous, n’est allé voir sur Internet et s’apercevoir de qui il s’agissait. […] Nous avons quant à nous commis l’erreur de ne pas étudier et préparer suffisamment cette affaire.»

Laïcisme antichrétien

«Une nouvelle intolérance se répand, c’est tout à fait manifeste. Il y a des critères de pensée bien rodés qui doivent être imposés à tous. On les répand ensuite sous le nom de tolérance négative. Par exemple, quand on dit qu’à cause de la tolérance négative, il ne doit pas y avoir de crucifix dans les bâtiments publics. Au fond, c’est la suppression de la tolérance que nous vivons ainsi, car il s’agit de refuser à la religion, à la foi catholique, le droit de s’exprimer de manière visible. […] Qu’au nom de la tolérance la tolérance soit abolie, c’est une menace réelle, et c’est à elle que nous faisons face.»

Pie XII

«Bien entendu, on peut reposer sans cesse la question: «Pourquoi n’a-t-il pas protesté plus clairement?» Je crois qu’il a vu quelles conséquences aurait une protestation ouverte. Il en a beaucoup souffert personnellement, cela, nous le savons. Il savait qu’il aurait dû parler, mais la situation le lui a interdit.

Et voilà qu’une autre catégorie de gens plus malins que les autres affirme aujourd’hui qu’il a certes sauvé beaucoup de personnes, mais qu’il avait sur les juifs des conceptions démodées et qu’il n’était pas à la hauteur de Vatican II. Mais là n’est pas la question. Ce qui compte, c’est ce qu’il a fait et tenté de faire; et sur ce point, je crois qu’il faut réellement reconnaître qu’il a été l’un des grands Justes et qu’il a sauvé plus de juifs que quiconque.»

Le pape vit-il dans une bulle?

«Je ne peux naturellement pas lire tous les journaux ni rencontrer un nombre illimité de personnes. Mais peu de gens, je crois, font autant de rencontres que moi. Ce qui compte le plus pour moi, ce sont les rencontres avec les évêques du monde entier. Ils ont les deux pieds sur terre et ne viennent pas par lubie mais pour parler avec moi de l’Eglise dans leur pays et de la vie dans leur pays. Je peux ainsi découvrir les choses de ce monde de manière très humaine, personnelle et réaliste, et même les observer de plus près qu’en lisant le journal. De cette manière, j’obtiens de nombreuses informations de fond.»

Le discours de Ratisbonne

En 2006, dans un discours prononcé à Ratisbonne, le pape fait un lien entre l’islam et la violence, déclenchant de nombreuses protestations.

«J’avais conçu et tenu ce discours comme un texte strictement académique, sans être conscient que la lecture que l’on fait d’un discours pontifical n’est pas académique mais politique. Une fois qu’il a été passé au crible politique, on ne s’est plus intéressé aux finesses de la trame, on a arraché un texte à son contexte et on en a fait un objet politique qu’il n’était pas en soi.

»Et pourtant, en dépit de tous ces épisodes effroyables qui ne peuvent que m’attrister, ces événements ont tout de même produit au bout du compte des effets positifs. Lors de ma visite en Turquie, j’ai pu témoigner de mon respect pour l’islam, montrer que je le reconnais comme une grande réalité religieuse avec laquelle nous devons être en dialogue. Et de cette controverse est ainsi né un dialogue véritablement intense. »

Dialogue avec l’islam

«Là où l’islam domine de manière, disons, monoculturelle, là où ses traditions, son identité culturelle et politique sont incontestées, il se considère facilement comme le cœur de l’opposition au monde occidental, en quelque sorte comme le défenseur de la religion face à l’athéisme et au sécularisme. La conscience de la vérité peut alors devenir tellement étroite qu’elle se transforme en intolérance et rend très difficile une coexistence avec les chrétiens. Sur ce plan, il est important que nous maintenions une relation intensive avec toutes les forces islamiques désireuses de dialoguer, et que des transformations de la conscience puissent aussi avoir lieu là où l’islamisme associe prétention à la vérité et violence.»

Existence chrétienne

«Il faut redonner une actualité à l’idée que l’humanité est quelque chose de grand, un grand défi. La banalité qui consiste à se laisser porter par le flot ne lui ressemble pas. Tout aussi peu l’idée selon laquelle le confort est la meilleure manière de vivre ou la wellness le seul contenu du bonheur. Il faut rendre de nouveau sensible l’idée que nous devons adresser des exigences supérieures à l’humanité, mieux, que c’est justement par cela que s’ouvre à nous le grand bonheur. Que cette humanité est en quelque sorte une randonnée en montagne. Parfois, les pentes sont raides. Mais ce sont elles, et elles seules, qui nous permettront d’arriver en altitude et de contempler la beauté de l’Etre. Je tiens beaucoup à souligner ce point.»

Tâche de l’Eglise

«Je crois que notre grande tâche est maintenant, une fois quelques questions fondamentales éclaircies, de remettre avant tout en lumière la priorité de Dieu. Aujourd’hui, l’important est que l’on voie de nouveau que Dieu existe, qu’Il nous concerne et qu’Il nous répond. Et qu’inversement s’Il manque, aussi intelligent que soit tout le reste, l’homme perd alors sa dignité et son humanité particulière, et qu’ainsi l’essentiel s’effondre. C’est pourquoi, je crois, poser la priorité de la question de Dieu doit être aujourd’hui le point sur lequel nous devons faire peser tout notre effort.»

«Lumière du monde. Le pape, l’Eglise et les signes du temps».

Editions Bayard, 274p. Disponible en librairie le 27 novembre.

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