analyse

Comment Berlin tente d’éteindre l’incendie du débat sur la circoncision

La ministre allemande de la Justice propose de dépénaliser les pratiques de circoncision rituelle, en réponse au jugement de Cologne. Un projet de loi qui semble de nature à réconcilier tout le monde. Dans les faits, il capitule face aux traditions, estime Nathalie Versieux, notre correspondante à Berlin

La ministre allemande de la Justice a présenté récemment un projet de loi dépénalisant les circoncisions religieuses. La pression sur l’Allemagne était devenue inte­nable.

Satisfaction des communautés juive et musulmane, colère de la Fédération des pédiatres allemands… La ministre de la Justice, Sabine Leutheusser-Schnarrenberger, FDP, avait donné jusqu’à lundi aux parties concernées pour faire part de leurs réactions face à son projet de loi, dépénalisant – sous conditions – les circoncisions à des fins religieuses.

Le gouvernement allemand veut aller vite et a promis une loi pour l’automne. La République fédérale est en effet sous le feu des critiques internationales depuis qu’un tribunal de Cologne a condamné en deuxième instance, le 7 mai dernier, un médecin pour avoir pratiqué une circoncision sans motif médical sur un jeune garçon musulman. Le garçon, atteint de saignements après l’opération, avait été conduit par ses parents aux urgences. Doutant que l’acte ait été pratiqué selon les règles médicales, les médecins de l’hôpital avaient signalé le cas au procureur général… La machine judiciaire était lancée.

Le procès de Cologne serait sans doute passé totalement inaperçu sans Holm Putzke. Professeur de droit, Putzke milite depuis des années contre les circoncisions religieuses. «Que notre Etat autorise un circonciseur juif ou musulman dépourvu de formation médicale à couper quoi que ce soit des parties génitales d’un nourrisson est un scandale», s’emporte le professeur pour justifier son combat. Pour la première fois, à Cologne, un tribunal suit l’argumentation du juriste. Le débat autour de la circoncision, limité jusqu’alors à un petit cercle de militants des droits de l’enfant, de juristes et de médecins, s’abat sur le pays comme un ouragan. Le jugement de Cologne ne fait pas jurisprudence. Mais la décision des juges frappe les esprits: une circoncision religieuse, estime la chambre, est une atteinte à l’intégrité corporelle de l’enfant. Le droit des enfants à leur intégrité corporelle prime sur la liberté de leurs parents à vivre leur religion, tranchait la Cour. Il serait opportun pour pratiquer une circoncision d’attendre la majorité religieuse des enfants, fixée à 12 ans. Tenant compte de traditions séculaires, la Cour ne punit pas le médecin, estimant que celui-ci ne pouvait s’attendre à des poursuites.

Dès lors, deux camps – de poids bien inégaux – s’affrontent. D’un côté les laïcs, des médecins et les militants des droits de l’homme multiplient les arguments contre la circoncision. Le risque médical est invoqué (0,165 circoncision sur 5000 se traduit par des complications médicales). Des circoncis font état d’atteintes à leur vie sexuelle (allant d’une réduction de la sensibilité pendant le rapport sexuel à l’impossibilité de conclure de tels rapports en passant par la quasi-impossibilité de se masturber pour les formes les plus radicales de la circoncision). Les médecins et les militants des droits de l’homme et de l’enfant s’insurgent contre l’absence d’anesthésie dans les circoncisions traditionnelles juives (l’enfant reçoit quelques gouttes de vin sucré sur la langue pour atténuer la douleur). «Une majorité de Juifs allemands, originaires de l’ex-URSS où il était très difficile de pratiquer des circoncisions religieuses, ne sont pas circoncis et tout de même acceptés par leur communauté», argumente Michael Brenner, historien de l’Histoire juive à l’Université de Munich.

Mais ces arguments semblent peser de peu de poids face au lobby religieux, notamment juif. La fragile communauté juive d’Allemagne est en effet tout particulièrement menacée par l’incertitude pesant sur les circoncisions. La tradition impose aux parents juifs de faire circoncire leurs fils le huitième jour après la naissance. Le rituel permet à l’enfant d’entrer dans l’alliance conclue entre Dieu et Israël. «Sans circoncision, il n’y a plus de vie juive possible en Allemagne», insistent les représentants de la communauté. Les parents musulmans, convaincus qu’ils pourront procéder à la circoncision de leurs garçons au cours de vacances dans leur pays d’origine, ne se sentent pas si menacés. Un grand rabbin d’Israël intervient dans le débat, provoquant la fureur des représentants de la communauté juive d’Allemagne qui dénoncent cette «ingérence». Le jugement de Cologne est perçu comme étant «la pire atteinte contre le judaïsme depuis l’Holocauste». Fin août, la confusion est à son comble.

En théorie, le projet de loi de Sabine Leutheusser-Schnarrenberger semble de nature à réconcilier tout le monde. Dans les faits, le texte capitule face aux traditions. Les circoncisions à des fins religieuses sont autorisées, «à condition que les parents soient amplement informés des conséquences possibles pour l’enfant». Il est recommandé qu’un médecin pratique l’acte «sauf pendant les six premiers mois» de l’enfant où un religieux formé aux pratiques médicales peut intervenir, et il est recommandé de recourir à l’anesthésie «dans la mesure du possible». En clair, la circoncision traditionnelle juive, pratiquée par un mohel sans anesthésie, reste possible.

Mais l’Allemagne pourrait-elle légiférer autrement? L’Allemagne est le seul pays qui ne pouvait lancer un tel débat, estiment bien des Allemands. «En 1941, on demandait aux Juifs de baisser leur pantalon avant de les envoyer en déportation, note le quotidien Berliner Zeitung. Il ne faut plus jamais qu’un Juif ait à baisser son pantalon face à un Allemand. Même lorsque cet Allemand, la Loi fondamentale sous le bras, prétend protéger ce Juif contre d’autres Juifs.»

En théorie, le projet

de loi semble de nature à réconcilier tout

le monde. Dans les faits, il capitule face aux traditions

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