EXERGUE

Berlusconi, increvable comme un toon

A trois jours des élections italiennes, Silvio Berlusconi, que l’on croyait politiquement mort, revient en force. Où puise-t-il son énergie? Et si l’homme du bunga bunga était un toon, le cousin de Bugs Bunny et le copain du loup de Tex Avery?

«Il est passé par ici/Il repassera par là», refrain de «Il court, il court le furet»

A force de le voir partir et revenir, moi vieillir et lui rajeunir, je m’interroge.

Il y a plus d’un an, il quittait le pouvoir sous les huées des journalistes. Discrédité par des scandales à répétition, lâché par tous ses «amis européens», accablé par la dette de son pays, on le disait mort. De honte, de ridicule, d’épuisement aux affaires. Et le revoilà, tel le furet de la comptine, qui vient dérégler les sondages, déprimer ses adversaires, imposer sa loi aux médias et même prétendre à un poste de ministre des Finances à l’issue des législatives italiennes du 24 et 25 février.

Comment est-ce possible? Comment un homme qui a la moitié des juges à ses trousses, qui résume les relations hommes-femmes à deux onomatopées (bunga bunga), qui commet gaffe sur gaffe, qui insulte ses partenaires et promet en campagne ce qu’il ne tient jamais à la ville, comment cet homme-là peut-il encore remplir les salles de meeting? Car s’il révulse une partie des Italiens, il en réjouit une autre.

On cite Machiavel à son propos. C’est trop l’intellectualiser. On cite la Commedia dell’arte, et en particulier le matamore, vantard et criard. C’est déjà mieux. Il y a chez Berlusconi le goût de la bouffonnerie, et celui de mettre les rieurs de son côté. Pour beaucoup d’observateurs, partout ailleurs qu’en Italie, Berlusconi serait mort une bonne fois pour toutes. Mais Il Cavaliere est au peuple italien ce que de Funès est aux Français, une montagne de défauts typiquement nationaux, rendus amusants par leurs excès mêmes. Si on ajoute sa haine de Bruxelles, ses mantras contre Angela Merkel et son dégoût de l’austérité, on comprend que l’identification puisse fonctionner comme au théâtre guignol.

Mais cela ne suffit toujours pas à expliquer ses résurrections successives et son absence de vergogne. Ce sont pourtant les deux caractéristiques du cartoon. Oui, le tycoon de la presse se comporte comme un toon. Le Caïman, comme l’a surnommé Nanni Moretti, est lubrique comme le loup de Tex Avery, répétitif comme Bugs Bunny, colérique et égoïste comme Daffy Duck. Comme eux, Berlusconi peut recevoir un piano sur la tête, avoir été pulvérisé par une bombe, grillé dans un incendie, écrabouillé par une enclume ou perdre quatre dents après avoir reçu au visage une miniature du Dôme de Milan, trois images plus tard, il est à nouveau debout et fringuant, prêt à repartir pour de nouvelles aventures désopilantes. Toon complet, il est à la fois le bourreau et la victime, le méchant et le malin, Vil Coyotte et Bip-Bip.

Ce n’est pas par coquetterie que le septuagénaire confond cirage et fond de teint, dentifrice et Tipp-Ex, mais par nécessité professionnelle: un toon ne vieillit pas. Il ne connaît pas non plus l’échec puisque rien ne lui sert de leçon. Seules comptent l’action, la vitesse qui étourdit, la résolution d’une situation par le gag. Au fond, Berlusconi rassure. II rassure parce que, dans Toonland, rien n’est grave. Tout bouge, tout est hystérique, mais tout revient toujours comme avant.

Lubrique comme le loup de Tex Avery, répétitif comme Bugs Bunny et colérique comme Daffy Duck

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