C'est l'histoire de deux hommes d'Etat que tout sépare. Latin et catholique, le premier est excessif et immodeste. Il est surtout imprévisible. Il n'a pas suivi le cursus politique classique, cet apprentissage du service de l'Etat auquel la plupart de ses homologues européens ont consacré la plus grande partie de leur vie active. D'ailleurs, dans son pays, l'Etat on n'en pense pas grand-chose: c'est un mal nécessaire, tout au plus. Et encore, nécessaire, ce n'est même pas certain. Dans ce pays, depuis toujours, l'économie a su emprunter les chemins de traverse, usant de mille artifices pour échapper à l'Etat, ce prédateur coupable d'infliger l'impôt. L'homme s'appelle Silvio Berlusconi.

Il est propriétaire de l'Italie, et ses concitoyens, dans leur majorité, l'admirent pour cela, pour sa créativité dans les petits arrangements avec une légalité qu'il est, depuis deux ans, en mesure d'amender. Mardi soir, le PDG de la Péninsule, président de l'Europe en exercice depuis 36 heures, a donc disjoncté. Oh pas grand-chose, une petite phrase publicitaire, blague de comptoir, plus idiote que préméditée. Mais le deuxième homme s'en est offusqué.

Ce dernier dirige le gouvernement d'un pays protestant d'Europe du Nord, où l'on ne déteste rien tant que l'immodestie et l'imprévisibilité. C'est un grand vieux pays, où l'Etat se mérite, affaire sérieuse, pacte citoyen responsable pétri d'austérité. L'homme s'appelle Gerhard Schröder, et il se débat dans les affres de la récession, dans ce service de l'Etat ingrat, sans éclat. Tout ce que déteste le premier homme.

C'est ainsi l'histoire de deux leaders, engagés dans un choc des cultures comme il en existe tant d'autres entre voisins du Vieux Continent. Or le pari européen, c'est précisément cela: surmonter les différences, même si cela implique parfois d'en fondre quelques-unes dans le moule communautaire. Ce plus petit dénominateur commun a ses règles de bienséance. La première d'entre elles est la politesse, quand bien même elle doit parfois prendre la forme de l'hypocrisie diplomatique.

La sortie berlusconienne aurait sans doute fait mouche parmi les figurants du théâtre des illusions télévisuelles, paillettes et silicone, dont le président du Conseil italien est le dépositaire à domicile. Seulement voilà, Berlusconi n'est plus sur un plateau télé milanais ou dans les tribunes de son équipe de football. Il est à la tête de l'Europe. A l'échelle de cette maison commune en construction, dont il détient les clés pour six mois, Silvio Berlusconi est un nain. Tout au fond du jardin.

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