On ne change pas les rayures d’un zèbre. Surtout s’il est malin comme un singe. C’est le cas de Bernard Madoff, condamné à 150 ans de réclusion pour une escroquerie historique portant sur 65 milliards de dollars. Ce géant de la finance qui a fait subir à la planète de lourds préjudices, cet illusionniste qui a trompé son monde pendant quinze ans, ce menteur patenté, cet homme-là se porte très bien dans sa prison de Caroline du Nord.

Le journaliste Steven Fishman, qui a enquêté sur son mode de vie carcérale, l’affirme: même derrière les barreaux, Madoff continue de faire des affaires. Et le journaliste de relater cette anecdote éclairante: un jour, celui qui porte le matricule 61727-054 a racheté au magasin de la prison tout le stock de cacao Swiss Miss pour le revendre plus cher dans la cour de la prison. En quelques jours, il était à la tête d’un monopole. Pas de Madoff, pas de chocolat!

Au lieu de lui en vouloir de cette soudaine hausse de prix, les autres détenus lui ont témoigné leur admiration: à ce niveau de débrouillardise, c’est du grand art! Madoff est devenu un héros. 

Ah ces séducteurs...

Cette information qui ressemble à une blague du Gorafi – mais qui est bien vraie – a été reprise avec délectation par presque tous les médias. J’ai moi-même souri en la lisant. Et je me suis demandé pour quelle raison celui qui avait ruiné tant de vies bénéficiait aujourd’hui de notre indulgence.

D’abord parce que nous aimons les grands escrocs, ces séducteurs qui par leur bagout, leur imagination et leur audace parviennent à s’attirer la sympathie du public tandis que leurs victimes passent pour de pauvres imbéciles, vaniteux, mesquins et hypocrites. Hypocrites? Oui, car finalement les lésés de Madoff avaient le même objectif que lui: s’enrichir, vite et bien. 

Trafic de chocolat

L’autre aspect amusant de l’histoire tient à la nature du trafic. Madoff aurait pu se lancer dans les substances illicites, elles ne manquent pas en prison, mais non, il choisit le chocolat, un aliment inoffensif qui évoque la douceur et le réconfort, le préau d’école bien plus que la cour de prison. Même si la sienne est plutôt dorée, sans barreaux et avec sauna, et que ses codétenus sont aussi la crème de la criminalité à col blanc.

Tel qu'en lui-même

Enfin, dans un monde menacé par l’imprévisibilité des uns et les volte-faces des autres, un monde où tout change et où tout pourrait basculer, Madoff, lui, reste fidèle à lui-même: un homme d’affaires sans état d’âme, capable de faire de l’argent dans n’importe quel biotope. Il incarne ainsi une forme de pérennité et de constance. Oui, et c’est un comble, Bernard Madoff pourrait même être un homme rassurant...