Nous avons beau eu écarquiller les yeux et nous frotter les oreilles pour nous assurer que ce que nous voyions et entendions était bien vrai. Mais oui, dimanche soir lors du «19h30» télévisuel de RTS Info, nous avons bien été confrontés à ce sujet sur le marché immobilier romand, traité via un entretien avec le promoteur immobilier bien connu Bernard Nicod (voir la séquence ici).

Première affirmation dudit Monsieur, qui ne nous a par ailleurs pas semblé être en pleine possession de ses moyens un soir de Jeûne fédéral et plutôt vociférant: «Le rêve du promoteur, c’est que tous les locataires aient un logement à un prix correct et qu’ils puissent y vivre heureux. Et le cauchemar, c’est que les immeubles s’écroulent. Donc, restons dans le rêve!»

Deuxième affirmation: «J’observe que les jeunes sont moins intéressés par leur travail que par les loisirs, ce qui est grave.»

Troisième affirmation: «La Finma, qui correspond en fait au bras armé de la Banque nationale, se comporte avec les banques comme la Gestapo se comportait avec les israélites pendant la Seconde Guerre mondiale.»

Visiblement gêné, Pierre-Olivier Volet, le présentateur, ce soir-là, du JT – qui s’est d’ailleurs passablement escrimé à ramener son invité sur le sujet de l’interview, lâche alors: «La comparaison vous appartient, Bernard Nicod.»

Aussitôt, sur Twitter, on assiste à un tombereau de protestations. Bernard Rappaz, le rédacteur en chef actualité TV et multimédia RTS, aura aussi eu beau mettre en valeur l’invité du jour en tweetant, lui, que pour le promoteur, «les prix se tassent. Bonne chose car il y a eu des exagérations», ce que les internautes lambda en auront retenu, c’est surtout ceci (échantillon):

De fait, c’est la troisième affirmation qui pose problème dans tout esprit doué de raison et aussi selon la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (CICAD), qui vient de publier, ce mercredi 21 septembre, un communiqué à ce sujet dont la source – dûment indiquée – est quasi mot pour mot l’article lisible ce mercredi dans le gratuit 20 minutes. Le message est intitulé «Gendarme financier accusé d’agir «comme la Gestapo». C’est-à-dire comme la Geheime Staatspolizei, la «Police secrète d’Etat», qui était la police politique du IIIe Reich. Extraits:

«Le malaise était perceptible dimanche soir, sur le plateau du téléjournal de la RTS. […] L’entrepreneur Bernard Nicod s’est permis une étrange comparaison. […] Contacté mardi, le célèbre promoteur immobilier dit ne «pas regretter cette comparaison audacieuse. Je ne dois rien à personne, à part de l’argent à mes banquiers.» Il précise toutefois son propos: «La Finma fait pression sur les instituts bancaires et financiers pour éviter qu’ils ne fassent le moindre faux pas et pour qu’ils prêtent de l’argent le moins possible, oubliant ainsi les PME et l’accès à la propriété. Or les taux vont rester excessivement bas pour défendre le franc suisse car tout va très mal en Europe. Mais cet excès de prudence est à la fois déplacé et économiquement faux!»

Lire aussi: Bernard Nicod: «La peur de la Finma, de la BNS et du Conseil fédéral rend le crédit trop difficile» (25.01.2015)

Bien. Mais la CICAD, elle, a expliqué mardi qu’elle souhaitait écrire à Bernard Nicod pour lui faire part de sa totale désapprobation «face à cette comparaison inadmissible et à l’amalgame honteux auquel il s’est livré». Pour Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la CICAD, «quels que puissent être les griefs de M. Nicod à l’égard de la Finma, comment qualifier une telle comparaison avec la police politique du Troisième Reich, dont les agents furent des acteurs clés de la Solution finale d’éradication des juifs. C’est la Gestapo qui s’est chargée des transports de déportés vers les camps de concentration.»

Preuve – s’il en fallait encore une – que le téléjournal de la RTS et «20 minutes» sont des acteurs qui comptent dans le paysage médiatique, l’article de ce dernier a suscité plus de 70 commentaires sur son site internet. Parmi lesquels, il faut relever les trois suivants, qui nous ont semblé particulièrement intéressants.

♦ «Ce Monsieur n’a rien dit de réellement intéressant dans son intervention, son agitation permanente dévoilait son manque total de sincérité et cette phrase ridiculement déplacée l’a fini… Choisissez mieux vos invités, avoir un nom placardé partout ne suffit vraiment pas à faire avancer le schmilblick…»

♦ «Pour tout ce qui a un rapport avec les «juifs», il faut éviter d’en parler en public, ou être extrêmement prudent. La CICAD est toujours aux aguets pour vous poursuivre! N’oubliez pas que, selon leur idée, ils ont l’exclusivité de la souffrance! L’idée est de museler le peuple (non juif). Vous avez le droit de penser, mais il ne faut pas exprimer la moindre idée antisémite. Je ne pense pas que c’est la meilleure manière d’améliorer les relations entre le peuple juif et le reste du monde. Faut-il l’autorisation de la CICAD pour utiliser certains mots? Je ne veux pas que ce texte déclenche un nouveau débat sur le peuple juif, mais dans le fond, c’est ce que veut cette commission, afin de traquer ceux qui ne pensent pas comme eux.»

♦ «Peut-on être plus grotesque, infatué et ringard que Nicod? (Puis je me suis souvenue de Freysinger)… Au final, c’est le sérieux de la RTS qui m’inquiète vraiment. Leur JT est de qualité assez médiocre. Quant aux sujets, leur choix d’invités pour le moins douteux certaines fois et l’absence totale de contradiction journalistique.»

«C’était pathétique»

On en passe et des meilleures. D’ailleurs, à notre propre tweet incrédule qui demandait, dimanche soir: «J’ai donc bien entendu Bernard Nicod dire à @RTS19h30 que Finma = Gestapo de la BNS et que les jeunes pensent loisirs et non travail?», plusieurs correspondants ont répondu et confirmé que nous n’étions pas sourds ni fous. «Oui Oui J’ai entendu aussi», «C’était pathétique», «Rhaaa, ces jeunes, ils servent à rien», ont-ils écrit. Et puis, enfin, est venue cette réaction pleine de bon sens: «Mais pourquoi on lui demande encore son avis, à Bernard Nicod?»