20 ANS

Bernard Stiegler: «Toute technologie est porteuse du pire autant que du meilleur»

Penseur de l’innovation technologique et de ses implications sociales, le philosophe plaide pour une disruption positive, qui redonne du sens à l’économie et crée de la valeur. L’inverse du système actuel qui s’est dévoyé sous l’influence des libertariens

Le Temps fête ses 20 ans ces mois. Né le 18 mars 1998, il est issu de la fusion du Journal de Genève et Gazette de Lausanne et du Nouveau quotidien. Nous saisissons l’occasion de cet anniversaire pour revenir sur ces 20 années, et imaginer quelques grandes pistes pour les 20 suivantes.

Quand Le Temps voyait le jour dans ses bureaux de Cointrin, la rédaction était équipée des tout nouveaux iMac, Internet était balbutiant, le world wide web (www) venait à peine d’être inventé, Google n’existait pas, ni Facebook et les réseaux sociaux qui dominent aujourd’hui le Net, ni le big data. C’était l’ancien monde, celui d’avant les écrans interactifs.

L’une des grandes transformations de ces vingt dernières années, de celles qui rendent la vie d’avant impensable aujourd’hui, est indéniablement la révolution numérique. Elle marque une rupture, comme le fit l’imprimerie au XVe siècle. On parle de disruption – de bouleversement dans sa traduction française. Entrée dans le langage courant de l’économie et des médias, que signifie-t-elle au juste?

Directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), spécialiste de la disruption à laquelle il a consacré son dernier livre, le philosophe Bernard Stiegler évoque l’origine et les implications d’une rupture qui change tout. Il nous a reçus dans ses bureaux, en face du Centre Pompidou.

Le Temps: C’est quoi, la disruption?

Bernard Stiegler: Ce que l’on appelle ainsi désigne un mouvement foudroyant d’accélération de l’innovation industrielle basée sur la technologie numérique telle qu’elle prend de vitesse la société, qui arrive toujours trop tard pour s’en saisir, ce qui crée des vides juridiques, théoriques et politiques très déstabilisants. J’en ai pris conscience, surtout à partir du moment où j’ai siégé au Conseil national du Numérique du gouvernement français, entre 2013 et 2016. La disruption est une stratégie qui a pour but de prendre de vitesse tout le monde: d’abord ses concurrents, mais aussi les Etats, les organes de régulations et les usagers. Cette stratégie de sidération aujourd’hui enseignée à Harvard par Clayton Christensen est devenue le b.a.-ba des modèles de développement élaborés le plus souvent dans la Silicon Valley. Le problème est que cela conduit à la destruction des structures sociales et à une prise de vitesse de toute délibération par l’efficience des technologies de calcul dans presque tous les domaines – et sans aucun recul sur leurs effets secondaires, qui risquent de s’avérer à terme calamiteux: cela instaure la domination d’un capitalisme de prédation, qui capte de la valeur, mais qui ne permet pas le maintien des conditions de la reproduction de cette valeur. L’économie de prédation a une longue histoire, qui est celle de la piraterie, qui fut longtemps marginale, mais qui devient centrale.

Quels sont les acteurs de cette disruption? Vous parlez de «nouveaux barbares», qui sont-ils?

Ce sont des entrepreneurs qui se désignent eux-mêmes ainsi. La disruption fascine et peut produire des résultats extraordinaires – ainsi de Google, que l’on présente souvent comme une génération spontanée du génie entrepreneurial américain exploitant les mathématiques appliquées. Dans la réalité, ce devenir procède d’investissements engagés de longue date par l’armée américaine dans la recherche technologique. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, elle a investi massivement en Californie dans la bibliométrie et la scientométrie – dont Google est un résultat direct. Durant 20 ans, dans les années 80 et 90, elle a en outre investi 1000 milliards de dollars dans le multimédia. Pourquoi? Le multimédia, c’est d’abord la simulation 3D, mais c’est aussi le soft power, et une nouvelle organisation des industries culturelles et de toute l’industrie de l’information. C’est à partir de ces investissements publics de l’Etat fédéral que Google est apparu.

Il faut absolument que l’Europe reprenne ici l’initiative – faute de quoi elle périclitera et deviendra le musée d’une ancienne civilisation disparue, comme l’est aujourd’hui la Grèce.

La deuxième condition pour que se produise la disruption vient d’Europe, et plus précisément de Genève: le World Wide Web (www) est conçu et concrétisé par le CERN entre 1987 et 1993. Ce n’est pas Internet, dont la conception remonte aux années 1960, et qui est déployé dans les années 1970-1980, qui est à l’origine de la numérisation généralisée. C’est avec le world wide web que commence la disruption, dans les années 1990: son protocole HTTP permet à n’importe qui d’accéder à l’Internet pour y produire ou y consulter des sites. C’est Al Gore, alors gouverneur américain, puis vice-président des Etats-Unis, qui va tirer parti de l’investissement européen. En l’espace de quelques mois, on passe de deux ou trois sites web à 10 000, 100 000, un million, 100 millions. On appelle cela une croissance hyperexponentielle. Le drame est que les Européens ne comprennent pas les enjeux – ni le personnel politique, ni le monde économique. Pendant ce temps, Gore défiscalise les entreprises qui investissent dans les technologies de rupture rendues possibles par le Web.

Aujourd’hui, le Web, qui est porteur d’immenses possibilités encore inexploitées, est court-circuité par les plateformes et les réseaux sociaux, ce qui crée le grand désenchantement par rapport aux espoirs que le modèle européen avait rendus possibles. Il faut absolument que l’Europe reprenne ici l’initiative – faute de quoi elle périclitera et deviendra le musée d’une ancienne civilisation disparue comme l’est aujourd’hui la Grèce.

La faute aux libertariens, dites-vous…

Al Gore n’est pas libertarien. C’est Peter Thiel, le cofondateur de PayPal avec Elon Musk, qui incarne ce discours et ces pratiques. C’est un homme qui préconise l’abandon de la vie sociale fondée sur la loi, la création d’îles artificielles hors des eaux territoriales pour échapper aux impôts comme aux juridictions territoriales tout en bénéficiant des investissements collectifs ancestraux qui font les sociétés civilisées. La disruption est un Far West technologique: le premier qui dégaine l’emporte. Je ne crois pas qu’on puisse vivre durablement dans ce Far West dont s’accommode parfaitement le nouveau pouvoir américain: Peter Thiel est un conseiller de Donald Trump. Nous avons aussi nos libertariens en France – dont j’ai eu l’outrecuidance de comparer le discours à celui de Abu Bakr al-Naji, qui est l’un des principaux stratèges de la guerre menée par Daech, dans L’Administration de la sauvagerie.

La Suisse vient de voter sur une initiative d’inspiration libertarienne pour supprimer la redevance du service audiovisuel public.

Ce n’est pas étonnant. Mais qu’on s’entende bien: il y a des initiatives libertariennes très fécondes, comme Wikipédia. Mais certains d’entre eux ont perdu le sens de la mesure. Beaucoup en sont aussi revenus, et sont devenus très critiques par rapport à ce dont tout d’abord ils n’avaient pas vu les limites.

Cette stratégie disruptive s’impose peu à peu à toute l’économie.

Oui, car la technologie numérique s’impose dans tous les domaines. La disruption arrive par exemple dans le bâtiment. On parle ainsi de béton interactif. Demain on pourra construire des bâtiments avec des matériaux dotés de puces RFID, montés par des automates, le tout étant géré de façon «plateformisée». Une plateforme est un dispositif qui articule des acteurs – fournisseurs de services ou consommateurs – en produisant de la désintermédiation, en court-circuitant tous les acteurs qui participaient jusque-là à la chaîne de valeur, et à sa reproduction. D’un seul coup, la plate-forme récupère toute la valeur, et court-circuite par ailleurs les législations tout aussi bien que ce qui permet de financer les investissements collectifs sans lesquels la solvabilité du tout n’est évidemment pas durable.

La disruption est un Far West technologique: le premier qui dégaine l’emporte

Le grand trouble des démocraties doit-il se comprendre du fait de cette disruption dont vous dites qu’elle provoque l’impuissance publique?

C’est évident. D’abord parce que ces processus disruptifs génèrent une désorientation généralisée. Les gens se retrouvent à vivre dans des dispositifs dont ils ne comprennent pas le fonctionnement. Quand l’homme ne comprend pas ce qui lui arrive, il peut devenir non seulement bête, mais méchant. Contrairement à l’animal, l’homme ne supporte pas de ne pas comprendre. L’incompréhension et la désorientation instaurent une situation de prolétarisation généralisée: on se sert d’une machine sans savoir comment elle marche. C’est ainsi qu’Alan Greenspan justifie son incurie le 23 octobre 2008 lorsqu’il est auditionné par le Sénat américain. La disruption génère l’automatisation généralisée qui conduit elle-même à l’insolvabilité généralisée. L’emploi diminue, et là où il ne diminue pas, c’est le pouvoir d’achat qui diminue. L’économie de disruption prépare une crise économique majeure: c’est une économie insolvable, une économie qui ne fait que capter la valeur sans permettre sa reproduction.

Un robot produit des biens, donc de la richesse.

S’il n’y a plus personne pour acheter ces biens, ce n’est pas de la richesse: c’est du gaspillage. Pour créer de la richesse, il faut un circuit économique vertueux. Cela ne veut pas dire qu’il faut rejeter l’innovation et l’efficacité technologiques. Je dirige moi-même un institut qui travaille au développement des technologies numériques. Ce qui pose problème, c’est le modèle libertarien qui s’est emparé de ces technologies sans permettre le développement social qu’elles requièrent pour demeurer vertueuses. Toute technologie est porteuse du pire autant que du meilleur. Les technologies peuvent conduire tout au contraire de ce qui se produit actuellement à une dé-prolétarisation. C’est précisément ce qui s’est passé avec le logiciel libre, qui repose sur le partage du savoir. Le problème est que la commission européenne n’a rien compris à ces enjeux. Il faut urgemment contrecarrer ce modèle insolvable et dangereux – qui pourrait produire de la très grande violence.

Qu’en est-il du big data, de l’intelligence artificielle, produit de cette disruption. N’est-ce pas porteur de progrès?

Oui, mais à certaines conditions. Google a été le premier à exploiter les big data. Les big data sont des patterns extraits par des technologies dites de calcul intensif sur les milliards de données que produisent en permanence les presque trois milliards de Terriens équipés de smartphones et autres appareils connectés. Google extrait ainsi de nos productions linguistiques des résultats en vue de fournir des réponses à nos requêtes ou de traduire les messages que nous recevons par des calculs de moyennes à l’échelle planétaire à partir des probabilités, et plus particulièrement de ce que l’on appelle des chaînes de Markov. Le problème, comme l’a souligné Frédéric Kaplan, directeur du Digital Humanities Lab à l’EPFL, est que ces modèles tendent à dysorthographier les internautes tout en renforçant les comportements linguistiques moyens. Or on sait depuis de Saussure – un Genevois – que les langues évoluent et s’enrichissent à partir des exceptions, qui sont des écarts par rapport à la norme moyenne. Avec l’automatisation, on désapprend à écrire, à conduire, à se souvenir des numéros de téléphone, à éduquer ses enfants, à enterrer ses parents et même à se soigner. La disruption généralise le désapprentissage et détruit les savoirs vivants: la machine a transformé le savoir en information, et celle-ci tend vers l’entropie, c’est-à-dire vers l’élimination de la diversité. Or tout comme la vie suppose la biodiversité, la pensée suppose ce que l’on peut appeler une noo-diversité. C’est précisément ce que le world wide web avait pour fonction d’intensifier.

On parle aussi de pensée computationnelle, ce qui consiste à réfléchir sur le mode d’un ordinateur. Qu’en est-il de l’effet de la disruption sur nos façons de penser?

C’est une catastrophe. Emmanuel Kant, dans la Critique de la raison pure, a montré à la fin du XVIIIe siècle que la pensée est constituée par des facultés qui sont l’intuition, l’entendement, l’imagination et la raison. L’entendement est la faculté analytique. Elle peut être automatisée. C’est ce que font les big data. Mais l’entendement tout seul, selon Kant, n’est pas capable de prendre la moindre décision, si ce n’est de répéter et de renforcer ce qui est déjà là. Il est incapable de créativité. C’est une condition de l’intelligence, mais elle ne suffit pas. L’intelligence est analytique et synthétique. Une synthèse est une décision dans une situation réelle où il faut trancher au-delà du réel. Une telle décision suppose ce que Kant appelle les idées de la raison. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle, le big data, le deep learning sont purement analytiques et computationnels. Or la pensée ne peut pas être computationnelle, c’est justement ce qui va au-delà du calcul, et qui permet des bifurcations qui constituent l’émergence dans le devenir entropique d’une réalité néguentropique, comme disait Schrödinger pour analyser ce en quoi consiste la vie.

Vous concluez à l’impossibilité aujourd’hui d’éduquer les enfants.

C’est ce que me disent de nombreux médecins, des pédopsychiatres, des syndicats de parents d’élèves. Les enfants se sentent mal. Le rapport intergénérationnel est de plus en plus ténu, problématique. Cela produit une souffrance psychique des enfants et des parents. Les parents sont tout à fait démunis et ne savent plus comment faire avec les écrans qui ont pour fonction de capter l’attention mais qui détruisent de plus en plus manifestement cette attention. L’attention est la capacité à articuler son expérience du passé avec ce qu’on anticipe du futur, ce qu’on attend. Au vingtième siècle s’est développée l’industrie de la captation de l’attention en vue de promouvoir des marchandises ou des modes de vie avec les industries culturelles, en particulier la télévision, qui tendaient à court-circuiter les relations intergénérationnelles et ce qui s’y élabore, et qui est irremplaçable: la relation entre adultes et enfants est une condition fondamentale de construction de l’appareil psychique, comme on le sait depuis Le moi et le ça de Freud. Mais la captation par les réseaux sociaux est incomparablement plus destructrice que les industries culturelles, qui ont évidemment aussi des vertus. Le but de Facebook est que tout ce que vous faites, vous le postiez. Cela signifie que vous ne vivez plus dans votre monde mais dans la représentation du monde et de vous dans le monde que Facebook fait de vous. Facebook exploite tout cela et vous renvoie une image de tout cela qui exploite les penchants grégaires de l’humain. L’homme est un être habité par des tendances contradictoires. Ce que l’on appelle l’éducation consiste à transformer les pulsions élémentaires en investissements sociaux. C’est cette transformation subtile qui est ruinée. Et cela nous promet un sombre avenir. Il faut absolument réagir. Notez que Facebook ne va pas très bien, il y a un vrai malaise: sa toxicité devient de plus en plus patente.

Quel sens dès lors donner à notre époque?

Je parle pour ma part, pour décrire la situation actuelle, d’une absence d’époque, c’est-à-dire un temps dans lequel on ne partage plus de mémoire commune avec ses contemporains, ni d’anticipations communes, de désirs communs. Ce n’est pas tout à fait nouveau, mais la révolution numérique a aggravé la situation. Pourquoi y a-t-il aujourd’hui ce sentiment de ne pas savoir où l’on va? Parce qu’il n’y a pas de perspectives. Nous sommes entrés dans l’âge de l’Anthropocène. Mais on tend à le dénier: cela nous empêche de dormir. Le lecteur du rapport 2014 du GIEC, dont les prévisions ont été révisées récemment dans le sens d’une aggravation, est tenté de fuir la prise en compte de ces réalités, d’essayer de penser à autre chose. Cette tendance au déni, à laquelle personne n’échappe, est inévitable parce que rien de sérieux n’est proposé pour transformer cette réalité. Or il est tout à fait possible de changer cette situation, c’est à l’Europe de le faire: ce n’est qu’ainsi qu’il sera possible de réinventer le projet européen.

Emmanuel Macron peut-il être porteur de cette disruption positive?

Il en est capable. Mais pour l’heure il me déçoit. Il ne joue pas suffisamment la musique d’une alternative européenne à tous ces modèles disruptifs. Ce qui fera l’Europe n’est pas un nouveau deal entre la France et l’Allemagne. C’est un nouveau projet pour le XXIe siècle. L’Europe pourrait construire un système alternatif, une disruption positive et solvable. Le modèle de la Silicon Valley ne va plus très bien. Ne va-t-on pas voir prochainement éclater une bulle? Que penser des difficultés d’Uber? L’Europe peut produire une économie de circuits vertueux et non de cercles vicieux. Or c’est elle qui subit les pires effets de la disruption, dont elle est la grande perdante, ce dont elle ne sortira pas en cherchant à singer la Californie. L’Europe et ses 500 millions d’habitants, encore à peu près solvables, plutôt bien formés, a tout à fait les moyens de faire l’équivalent de ce qu’a fait l’armée américaine.

Pour créer cette disruption heureuse, ne faut-il pas revenir à Genève, là où tout est parti avec le CERN? On parle de Conventions de Genève numériques, d’une gouvernance numérique, n’est-ce pas l’avenir?

Tout à fait. Il faut repenser le monde en termes d’inter-nation – concept emprunté à l’anthropologue Marcel Mauss – ce qui est différent de l’internationalisme, après les échecs de la Société des Nations et de l’ONU aujourd’hui. Il faut réfléchir à un nouveau modèle qui est moins un renversement du capitalisme qu’un nouveau modèle industriel relançant les idées initiales qui étaient en germe au CERN. Il y a un état d’urgence: il faut montrer aux opinions publiques qu’il y a d’autres possibilités que la guerre. Genève est une ville de l’inter-nation. Ce qui s’y passe sur ce plan est évidemment important et il serait bon que l’Europe soit contributrice de cette réflexion.

Bernard Stiegler en 6 dates:

1952: Naissance à Sarcelles d’un père électronicien et d’une mère employée de banque

1976: Condamnation à 5 ans de prison suite à l’attaque à main armée d’une banque

1993: Soutient sa thèse sous la direction de Jacques Derrida. Publication de son premier livre, «La Faute d’Epiméthée» (Galilée)

2002: Nommé à la tête de l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam) après avoir été directeur adjoint de l’Institut national de l’audiovisuel (INA)

2006: Fonde et dirige l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) du Centre Pompidou

2016: Publication de «Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou?» (Les Liens qui libèrent)

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