Cela vous prend insidieusement: c’est une gêne qui monte, qui colore tout de dérision. Mais qu’on refoule, en se disant que, comme tout le monde, on est débordé en permanence par trop de mots, trop de news, trop de mails, et que chercher à nommer ce qu’on éprouve est devenu aussi difficile que d’aller au bout d’une question, ou d’un travail, une «urgence» chassant perpétuellement l’autre…

Ou au contraire, devant la fuite en avant générale, on a tenté de suspendre la course, et cette folie du divertissement tous azimuts qui nous masque le réel. Pour cesser de se mentir et regarder en face et surtout éprouver le point où nous en sommes: cet absolu point de rupture où le monde en est arrivé.

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Une enfant inexorable

Mais alors, la gêne, le malaise diffus se change en angoisse parce qu’on voit. Que les insectes ont disparu, que les glaciers meurent, que chaque été est plus caniculaire, asséchant tout. On lit et on écoute comme tétanisés, parce qu’on veut savoir, même contre soi. On lit que tout va encore plus vite que prévu. Que nous sommes plus de sept milliards sur terre (à consommer, à détruire sans limite) pour 1,7 milliard en 1900… Et que tout a une fin. (Lévi-Strauss: «Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui.») On se passe en boucle les vidéos de P. Servigne et autres prophètes de l’Apocalypse; seul devant son écran, comme fasciné, on s’en charge comme une pile. Alors pour ne pas imploser sous le choc on tente d’en parler avec d’autres, et on voit sur leurs visages qu’ils savent, mais qu’ils ne veulent pas entendre et pas en parler. Parce qu’on ne peut plus rien faire. Ou trop envie, encore, de prendre l’avion chaque week-end, ou de partir en croisière pour oublier. Parce qu’on n’est pas si sûrs que ce soit si grave, après tout, et qu’on nous ment peut-être.

On lit que tout va encore plus vite que prévu

Mais surgit soudain une enfant inexorable qui est comme une plaque photographique où la réalité s’est inscrite de manière indélébile, et qui ne peut plus voir autre chose que la vérité. Qui a transformé sa différence (son incapacité de déni), mais aussi son effroi et la paralysie qui en découlait, en action, et sa propre angoisse en force de conviction. Vox clamans in deserto et qui ne peut plus se taire, frappant soudain d’absurdité tout ce qui n’est pas cette urgence.

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Forcément sincère, Greta Thunberg est devenue cette icône dont toute cause (religieuse ou politique) a besoin pour s’incarner. Et dont les avatars se succèdent au cours de l’histoire, de Jésus à Jeanne d’Arc… Tant est puissant notre besoin d’images: une idée n’est rien pour les humains que nous sommes tant qu’elle n’a pas pris corps. Greta Thunberg est le visage d’une idée que nous chassions depuis longtemps comme une mouche importune, et qui soudain nous fait face: notre royaume n’est que de ce monde; et (même si certains en rêvent) nous n’avons pas de planète B. Si la Terre agonise, elle renaîtra en y mettant le temps qu’il faut; mais nous…

«Principe de responsabilité»

Voilà près de soixante ans que les scientifiques dénoncent l’érosion de la biodiversité et prédisent la «sixième extinction» de masse, préconisant un «réensauvagement» (rewilding) de la planète. Quarante ans que Hans Jonas, contre «l’auto-destruction collective», formulait un «principe de responsabilité» au nom de l’humanité à venir, et que nous aurions pu agir. En 2002, à Johannesburg, Jacques Chirac déclarait lors du sommet mondial du développement durable: «Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. […] Il est temps d’ouvrir les yeux. […] Prenons garde que le XXIe siècle ne devienne pas, pour les générations futures, celui d’un crime de l’humanité contre la vie.» Mais nous ne nous aimons pas assez. Alors qu’il n’est peut-être pas d’autre exemple de la conscience humaine dans tout l’univers.

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Même quand il reste très peu d’espoir, prendre acte d’une catastrophe est l’unique chance de la dépasser. «Le pessimisme n’est fort que lorsqu’il envisage avec passion une issue ou une solution impossibles» (André Hirt). En 1991 déjà, V. Havel en appelait à une «révolution globale de la sphère de la conscience humaine»… Et nous n’avons sans doute aucun autre choix: une mutation civilisationnelle mondiale impliquant un radical changement de modèle.

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