Le week-end du 7 et 8 décembre 2019, une importante rencontre entre le président russe, Vladimir Poutine, et son homologue biélorusse, Alexandre Loukachenko, a eu lieu à Sotchi. Elle est pourtant passée inaperçue dans les médias occidentaux. L’objet de leurs discussions a été l’approfondissement des relations entre les deux Etats voisins afin de renforcer leur intégration dans le cadre de «l’Union d’Etats Russie-Biélorussie», du moins, c’est ce que l’on pouvait lire sur le site officiel du Kremlin.

Présidence tournante

Cette rencontre est intervenue à une date symbolique, le 8 décembre 2019, qui célèbre les 20 ans de l’entrée en vigueur du traité instituant l’Union des deux Etats (on trouve également la traduction «l’Etat d’Union»), signé par Boris Eltsine et Alexandre Loukachenko. Quelle que soit la traduction de ce document désignant le rapprochement entre les deux pays, l’idée est simple: créer un seul Etat entre la Biélorussie et la Russie.

A l’époque de la négociation du traité, entre 1995 et 1999, soit peu après la chute de l’Union soviétique, les ambitions du président biélorusse étaient de devenir un jour président d’un ensemble territorial plus grand qui regroupe les territoires actuels de la Russie et de la Biélorussie. En effet, le traité, toujours en vigueur, prévoit dans l’article 36 que la présidence du Haut Conseil de l’Union d’Etats, l’organe qui assure les fonctions exécutives et donne des impulsions pour une intégration plus poussée entre les deux Etats (un peu comme le Conseil européen dans le cadre de l’Union européenne), soit assurée de manière tournante par le président d’un des deux Etats.

Cela doit être lu de la manière suivante: en l’état actuel de la situation politique dans les deux Etats, la présidence serait assurée par Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko à tour de rôle. Il faut rappeler que, lorsque le traité a été négocié, Boris Eltsine était très affaibli et cherchait un potentiel successeur; rôle auquel aspirait le président biélorusse nouvellement élu.

Vladimir Poutine pourrait sans problème devenir le tout premier président d’une nouvelle Union d’Etats Russie-Biélorussie en vertu d’une nouvelle Constitution

Absence de transparence

La question est aujourd’hui de savoir sur quoi ont porté les négociations de Sotchi le week-end dernier. Les médias, surtout russophones, parlent de «feuilles de route» qui devaient être signées. Les deux présidents sont toutefois repartis sans déclarations majeures, laissant le travail aux experts. Ils ont convenu d’une nouvelle rencontre le 20 décembre 2019. Les peuples des deux Etats n’ont reçu aucune information précise sur le contenu de ces documents.

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L’absence de transparence a été modestement décriée dans les rues de Minsk, capitale de la Biélorussie. Les gens sont sortis pour manifester pacifiquement contre l’Union d’Etats entre la Russie et leur pays. Le jeune activiste biélorusse Stsiapan Sviatlou, connu sous son nom de blogueur Nexta, a été récemment qualifié par les juridictions biélorusses d’«extrémiste» et s’est vu obligé de couvrir l’actualité depuis son lieu d’exil, en Pologne. Sa vidéo Il n’y aura plus d’Etat biélorusse le 9 décembre connaît néanmoins un grand succès sur les réseaux sociaux et a fait l’objet de plusieurs tentatives de censure de la part de l’Etat biélorusse.

L’Europe devrait réagir

Il faut donc s’en remettre aux résumés faits par certains médias pour en savoir davantage. On apprend ainsi qu’il est question d’abolir les frais de roaming, de politique douanière commune, de politique énergétique commune, de politique sociale commune, de rapprochement des politiques économiques des deux Etats, d’harmonisation de la régulation monétaire (sans précision quant à l’adoption d’une monnaie unique), d’unification des politiques agricoles et industrielles, enfin d’unification du système fiscal. On peut légitimement se poser la question suivante: en quoi est-ce différent de l’intégration au sein de l’UE?

Il y a deux différences majeures. Premièrement, ces feuilles de route reposent sur une base juridique précise: le traité du 8 décembre 1999 qui prévoit la création d’un seul et unique Etat avec une juridiction et un parlement uniques, une monnaie unique et même, à terme, une seule et unique Constitution. «Oui, et alors, dira-t-on. N’est-ce pas exactement ce qui s’est passé dans le cadre de l’UE?» Effectivement, à la différence que toutes les étapes de l’intégration européenne se sont déroulées dans la transparence avec des débats et des consultations citoyennes.

Dépendance énergétique

Par ailleurs, le processus de création d’une «Union sans cesse plus étroite entre les peuples de l’Europe», comme le stipule l’article premier du Traité sur l’UE, n’a jamais eu pour finalité la création d’un Etat européen. Dans le cadre de l’Union d’Etats Russie-Biélorussie, un deuxième élément ne peut pas être ignoré: le caractère inégalitaire d’une telle intégration. Il suffit de regarder une carte pour le comprendre. Mis à part la dimension géographique, la Biélorussie, un pays d’environ 10 millions d’habitants, a bâti toute son économie sur sa dépendance énergétique envers la Russie. Les prix avantageux du gaz et du pétrole garantis par son puissant voisin ont permis la survie économique du pays. Mais cette entente est fragile et dépend du bon vouloir de Vladimir Poutine, qui semble maintenant pousser Alexandre Loukachenko à «vendre» son pays: la Biélorussie deviendrait ainsi une province de la Russie aux portes de l’Europe. Et le président de cette nouvelle Union d’Etats Russie-Biélorussie ne serait certainement pas Alexandre Loukachenko.

L’année 2024 coïncidera avec la fin du dernier mandat possible de Vladimir Poutine en tant que président de la Russie; sauf changement constitutionnel ou jeu de roque du type Poutine-Medvedev-Poutine. En revanche, Vladimir Poutine pourrait sans problème devenir le tout premier président d’une nouvelle Union d’Etats Russie-Biélorussie en vertu d’une nouvelle Constitution (union dont la création est expressément prévue dans le traité sur l’Union d’Etats déjà en vigueur). Cela peut paraître un scénario sans véritable fondement en cette fin d’année 2019. Mais cela devrait nous questionner, nous inquiéter, à tout le moins nous faire réagir. Voilà pourquoi il est temps de regarder ce qui se passe à la frontière immédiate de l’Union européenne à l’est: rappelons que la Biélorussie n’est pas la Russie!

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