Nouvelles frontières

Les bienfaits du massage chinois

Les Coréens (du Sud) ne sont pas prêts à se laisser subjuguer par les Chinois. Voici pourquoi

De passage à Séoul cette semaine – à l’invitation d’Arirang, la chaîne TV chargée de promouvoir l’image du pays – j’ai demandé à un officiel ce qu’il pensait du déferlement des touristes chinois. Ils sont partout. Fini les visiteurs japonais, autrefois majoritaires, au pouvoir d’achat en berne. Au Pays du Matin calme, les nouveaux consommateurs viennent de l’ouest, enfin, de leur ouest: la Chine. N’y a-t-il pas un risque que ce pays tombe sous la coupe du marché chinois? Ne craint-on pas que la péninsule soit une nouvelle fois sous l’emprise de Pékin (la dernière immixtion datant de 1951, lorsque les troupes de Mao ont traversé le fleuve Yalu, qui marque la frontière, pour sauver le soldat Kim Il-sung)?

Mon hôte a eu cette réponse: «Il n’y a pas si longtemps, les Sud-Coréens allaient se faire masser en Chine. Aujourd’hui, les Chinois viennent se faire masser chez nous.» Et alors? Alors, c’est tout un monde qui a basculé! Il y a 60 ans, la Chine et la Corée étaient parmi les pays les plus pauvres du monde. Puis il y a eu le miracle économique sud-coréen. Enrichis, ses habitants pouvaient se payer des vacances en Chine et le luxe de se faire masser par l’ancien maître. «Ils nous ont massés, vous comprenez?» Ensuite, il y a eu le miracle économique chinois. Et ce fut au tour des Chinois de voyager et de s’offrir des massages dans une Corée qui, elle, ralentissait. «C’est à nous de les masser, c’est normal.»

La psychologie des nations

La roue tourne, mais, au passage, la Corée du Sud a eu son moment de gloire, celui de surpasser pour la première fois son grand voisin: cela fait du bien à l’ego national, cela permet d’atténuer les chapitres moins agréables d’une histoire commune. Ce sentiment, les Coréens n’ont pas pu l’éprouver à l’égard du Japon, l’autre puissance dominatrice. «Nous n’avons jamais dépassé le Japon. Et les Japonais ne nous ont jamais massés. C’est d’autant plus difficile de leur pardonner leurs crimes passés», poursuit-il. Le Japon ne s’est jamais excusé pour la sauvagerie de son occupation de la péninsule jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, tout juste vient-il de reconnaître sa responsabilité dans l’esclavage sexuel de milliers de Sud-Coréennes. Ce manque de repentance pourrit les relations bilatérales.

La théorie du massage permet de comprendre comment les Coréens se sont débarrassés d’un complexe d’infériorité envers la Chine mais traînent leur rancœur envers le Japon. On a moins peur du Chinois, mais on se méfie toujours du Japonais. La psychologie des nations, c’est important.

L’erreur d’Huttington

A moitié satisfait par cette réponse, j’ai fait remarquer que ces mêmes touristes pouvaient lire les caractères chinois sur les frontispices des palais anciens et des temples de Séoul, alors que les jeunes Coréens en étaient incapables. N’est-ce pas le rappel de l’ascendance culturelle de la Chine sur la Corée? D’ailleurs, n’est-on pas persuadé en Chine que les Coréens sont le plus confucéen des peuples du «monde chinois», une façon de dire qu’ils reviendront forcément dans le giron de Pékin?

«Vous commettez la même erreur que Samuel Huntington, a répondu l’officiel. Il y a quinze ans, de passage à Séoul, on lui a demandé de quel côté pencherait la Corée du Sud si elle avait à choisir entre la Chine et les Etats-Unis. «La Chine!» a-t-il dit sans hésiter: l’histoire et la proximité culturelle font la différence. Or, il se trompait.» Les Coréens du Sud sont bien plus attachés aux valeurs universelles qui fondent leur liberté qu’à un confucianisme fantasmé, a-t-il conclu. On pourrait ajouter que la Corée du Sud est aujourd’hui culturellement bien plus influente que la Chine grâce à sa pop, à ses séries télévisées ou à son cinéma.

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