Après l’Irlande, la Grèce. Après la Grèce, le Portugal, puis l’Espagne, la Grande-Bretagne et l’Allemagne et même, sans trop le dire, la France. Il n’y a guère que les Etats-Unis qui fassent de la résistance. C’est prématuré mais obligé, c’est excessif parce que ce n’est qu’un début.

En 1980, la dette publique de la France représentait 20% du PIB. En 2007, avant la crise, elle était de 65%. En 2011, elle pourrait atteindre 85%, voire plus. La crise est historique et justifie l’utilisation des déficits publics pour soutenir l’activité et empêcher une explosion du chômage. La hausse en cours, pour une valeur de 20% du PIB, est donc vertueuse. Celle des trente précédentes années, pour une valeur de 45% du PIB, est inexcusable. Certes, il y a eu des périodes délicates durant ces trente années, qui justifiaient des déficits, mais il y a eu aussi des années fastes qui auraient dû être consacrées à rembourser. Ce n’est pas seulement la cagnotte Chirac-Jospin de 1999, mais tous les gouvernements de toutes les couleurs qui se sont attribué des petites facilités ou des grands emprunts, toujours pour une bonne cause mais en ignorant le reste des dépenses. Le parlement, dont la fonction est de contrôler le gouvernement, a dûment approuvé ces trente budgets en déficit, et ce quelle qu’en soit la majorité du jour. Tous coupables, et nous d’abord d’avoir voté pour eux.

Mais il est si facile de justifier un déficit, le dernier. Il nous faut plus de maîtres par classe, plus de ronds-points pour sauver des vies, plus d’infirmiers dans les hôpitaux, les meilleurs médicaments, plus de chercheurs pour être à la pointe, plus de théâtres et plus d’aides pour les personnes âgées. Qui peut être contre et se faire élire? Et pour payer, les seuls que l’on veut bien faire passer à la caisse, ce sont les riches. Dommage qu’il y en ait si peu que, même en leur prenant tout ce qu’ils ont (comme au bon vieux temps de la Révolution) on ne couvrira qu’une toute petite fraction de nos dépenses. Mais la TVA, notre plus gros impôt, pèse sur le pouvoir d’achat, y compris celui des pauvres. La moitié des ménages ne sont pas assujettis à l’impôt sur le revenu? C’est normal, ils sont pauvres. Les entreprises, il ne faut pas les étouffer car elles pourraient licencier ou mettre la clé sous la porte. Le bon contribuable, c’est toujours l’autre. Plus de besoins de dépenses mais personne pour les payer, voilà comment on en est arrivé là.

La montée de la dette publique, goutte à goutte, est insidieuse car discrète. Elle encourage la faiblesse habituelle de remettre à demain ce qui aurait du être fait hier. L’explosion en cours a au moins le mérite de déclencher toutes les sonnettes d’alarme. Chaque petit Français qui vient au monde se retrouve endetté pour l’équivalent d’une année de revenu brut (avant paiement des impôts et des charges) moyen. Le simple service de la dette, même si les taux d’intérêt sont bas, nous coûte presque autant que toute l’éducation nationale, le plus gros poste du budget de l’Etat. Et si une autre récession devait arriver, le gouvernement aurait le choix entre ne rien faire pour l’atténuer ou prendre le risque de déclencher une crise à la grecque. Nous n’en sommes plus à la sonnette d’alarme, mais au tocsin. Mais cela ne signifie pas qu’il faille paniquer et se lancer dans un plan de rigueur.

Nous avons deux urgences. La première c’est d’assurer la sortie de la récession. La reprise est molle. Tous les bruits autour de la Grèce, de l’Espagne et de la zone euro sont anxiogènes et pourraient faire re-rentrer les consommateurs dans leurs coquilles, comme ils l’ont fait en 2009, provoquant la récession. Maintenir une politique budgétaire de soutien est donc encore indispensable pour un bout de temps. La deuxième urgence est de détourner l’attention des marchés qui prêtent au gouvernement et qui re-prêtent chaque mois quand des bouts de dette arrivent à échéance. L’équilibre entre ces deux urgences est particulièrement difficile à trouver.

Or, depuis l’affaire grecque, les marchés sont inquiets et polarisés sur la zone euro. Chaque gouvernement essaie de se faire ignorer et pense qu’un bon moyen d’y arriver est de faire preuve d’un peu de rigueur. Mais à ce jeu-là, plus rigoureux que moi tu meurs, on part dans la direction de la rigueur compétitive qui est sûre de conduire à une récession généralisée, sauf si l’euro plonge suffisamment pour doper nos exportations à l’extérieur de la zone euro. On nous parle de coordination européenne renforcée, mais le chemin entre la parole et l’acte est rarement aussi long.

Le drame, c’est que le raisonnement qui conduit à un virage restrictif immédiat de la politique budgétaire est faux. Les marchés ne sont pas court-termistes, comme il est si chic de l’affirmer. Ils comprennent bien que les dettes ont explosé pour une bonne raison. Ils voient bien qu’un virage vers la rigueur risque de nous faire rechuter en récession et donc de plomber encore plus les déficits. Mais ils observent comment la plupart des pays européens, France et Allemagne compris, ont laissé leurs dettes filer avant la crise et ils se demandent pourquoi il en irait autrement après la sortie de récession. Ils ne demandent pas la rigueur aujourd’hui, mais ils veulent des preuves que gouvernements et parlements ont enfin compris que la période des déficits de convenance est terminée. L’urgence n’est pas faire de la rigueur suicidaire mais de se donner les moyens de faire redescendre la dette vers 20 ou 40% du PIB. C’est tout à fait possible, mais cela prendra forcément du temps, beaucoup de temps, des décennies. La génération-gabegie des trente dernières années a laissé filer la dette, la génération-rigueur des trente prochaines années devra faire refluer la dette.

C’est cette révolution que guettent les marchés financiers, pas la rigueur immédiate mais une promesse de discipline sur trente ans. Utopie? Sans doute, mais l’alternative c’est le recours au FMI et ses célèbres plans de rigueur. © Telos

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