Il était une fois

Bienvenue dans l’eurasisme

La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, disait Yves Lacoste. La preuve par l’Ukraine. Le petit géopoliticien qui se cache en chacun de nous lui assigne sa place: dans l’Europe, dans la Russie, ou entre les deux, érigée en pont. Il en tire des conclusions: soutient Maïdan, «comprend Poutine» ou, le craignant, rêve d’une médiation. L’équation ukrainienne est fondée sur une incertitude territoriale. L’orgie géographique à laquelle elle donne lieu est la dernière manifestation du vieux et lancinant débat de frontière entre l’Europe, la Russie et l’Asie.

Il avait commencé lorsque Pierre le Grand (1682-1725), cherchant à affirmer sa puissance, souhaita placer la Russie parmi les nations européennes. Son conseiller géographe, Vassili Tatichtchev, lui en fournit la justification: il dessina une carte sur laquelle l’Europe allait «de l’Atlantique à l’Oural». La représentation est restée grâce à l’Encyclopédie. L’impécunieux Diderot l’y avait inscrite par reconnaissance envers son amie Catherine II, qui l’avait sorti de ses dettes en lui rachetant sa bibliothèque.

Européenne, la Russie? C’était compter sans les théoriciens français et allemands de l’aryanisme un siècle plus tard. Selon eux, la prestigieuse «filiation aryenne» ne valait pas pour la Russie, rejetée par leurs soins dans une entité turco-mongole et fino-ougrienne, autant dire «barbare». En réponse, la Russie se construisit sa propre identité aryenne, mélangeant la Scythie, «berceau originel des Slaves» au référent indien, et légitimant au passage une «reconquista aryenne» de la Sibérie et du Turkestan. L’aryanisme asiatique russe a ainsi servi une politique impérialiste d’expansion «naturelle» vers l’Asie qui allait aboutir à la guerre russo-japonaise.

L’Europe n’en continuait pas moins de hanter la Russie. Après la Première Guerre mondiale et la révolution d’Octobre, une nouvelle idéologie géographiste est apparue dans les milieux intellectuels de l’émigration blanche à Paris, Sofia et Prague: l’«eurasisme». Elle contestait violemment le mythe aryen et postulait la différence fondamentale de la Russie d’avec l’Europe. Contre la «civilisation germano-latine», elle revendiquait l’héritage turco-mongol, dans le contexte naturel d’une immensité spatiale allant de la Pologne (comprise) jusqu’au fleuve Amour. Histoire, géographie, religion, ethnographie, linguistique, faune et flore, toutes les disciplines étaient convoquées pour fabriquer une totalité de civilisation «eurasiste», «troisième voie» entre l’Occident et l’Orient.

Les élucubrations de l’eurasisme n’ont pas résisté au régime soviétique, qui avait sa façon à lui de penser l’empire. Mais elles ont réapparu sur le tard des années Brejnev et surtout au plus fort de la crise identitaire de l’après-URSS. L’inspirateur de ce «néo-eurasisme» fut l’historien et géographe Lev Gumilev (1912-1992), auteur d’écrits sur l’ethnogenèse russe contestés sous le régime soviétique mais promus à la gloire à partir de la perestroïka. Sous sa plume désormais qualifiée de géniale défile un cortège de théories sur la nature et l’origine des peuples russe et steppique, sur la destinée ethnique immuable de l’homme russe qui justifie la xénophobie, la mixophobie, l’antisémitisme et l’anti-occidentalisme.

Le bric-à-brac intellectuel de Gumilev est aujourd’hui parole d’Evangile en Russie. Il est enseigné dans une université à son nom au Kazakhstan et diffusé via Internet comme «base théorique pour une idéologie nationale étatique de développement spécifique de la Russie et une compréhension mutuelle des peuples de l’Eurasie».

Avec Alexandre Dugin, l’un de ses successeurs les plus connus, le néo-eurasisme est surtout un projet géopolitique: faire de la Russie l’incarnation d’une alternative à l’atlantisme. Adepte de la Tradition, c’est-à-dire du monde stable dans ses principes religieux, philosophiques et sociaux d’avant la modernité, Alexandre Dugin exalte le retour à la grandeur impériale, un thème qui entre en résonance avec les idéaux du pouvoir. Fi des droits de l’homme, c’est le droit des peuples qui compterait, le peuple russe étant supposé solidaire par essence, de la base au sommet, et sur tout son espace naturel eurasiste, de Kiev à Vladivostok.

«L’eurasisme n’explique pas la poli­tique étrangère russe, ni le nouveau patriotisme, dit Marlène Laruelle, auteur d’une profonde étude sur le sujet*. Mais il contribue à diffuser une justification strictement ethnique et culturaliste au sentiment d’échec de la société russe face aux bouleversements des années 1990; il lui propose une lecture simpliste des conflits de l’après-bipolarité et de la place de la Russie sur la scène internationale; il élabore une langue de bois d’apparence scientifique qui lui permet de contourner les interrogations sur les ruptures politiques et sociales du XXe siècle soviétique et de justifier l’autoritarisme par la culture.»

Pour Vladimir Poutine, hanté par le risque d’une alliance entre les nationalistes et l’opposition politique, comme après les élections volées de décembre 2011, et comme en Ukraine, la propagande anti-occidentale de l’eurasisme est bonne à prendre. Il lui rend donc les hommages nécessaires. Mais la géographie eurasiste comporte aussi des dangers politiques: si l’Ukraine lui appartient, comme le suggère le projet d’alliance euro-asiatique qui a coûté son poste à Ianoukovitch, et si Poutine échoue à l’y maintenir, sa légitimité nationaliste sera mise en doute. Il aura perdu le contrôle de la définition de la «nation russe», si chèrement mise en scène à Sotchi. La crise de la géographie ukrainienne dévoilera alors la crise de la géographie russe. * Marlène Laruelle, «La Quête d’une identité impériale. Le néo-eurasisme dans la Russie contemporaine», Petra Editions; «Le Nouveau Nationalisme russe», L’Œuvre Editions.