Les personnages:

– Olibrius Connecticus, habitant ordinaire de la planète numérique. Il a adhéré à la religion des codes de sécurité qui lui promet l’épanouissement de son moi sous la protection de ses mots de passe confidentiels. Il vénère Saint Assange et Saint Snowden qui ont risqué leur vie pour démontrer combien sa liberté est menacée: Big Brother voit tout, écoute tout, contrôle tout. Big Brother, c’est tantôt la NSA qui enregistre Angela Merkel même quand elle dort, tantôt Google et ses caméras du coin de la rue. Olibrius se couche le soir avec l’impression contradictoire que ses codes sont sûrs mais qu’ils ne servent à rien contre Big Brother. Il s’arrange comme il peut de cette bizarrerie.

– Foreign Bureau of Investigation, FBI. Superpuissance policière prise en flagrant délit d’incompétence en matière électronique: après une fausse manœuvre sur un iPhone abandonné par un terroriste sur la scène du massacre de San Bernadino, Californie, le FBI a perdu tout moyen d’entrer dans la mémoire de l’appareil. Il somme Apple de lui en fournir un. Il y va de la sécurité des citoyens des Etats-Unis. L’Etat ne peut assumer la tâche de protection que ceux-ci lui délèguent démocratiquement que si chacun consent à sacrifier sa part de souveraineté.

– Apple, entreprise admirée dans la vente de connectivité confidentielle. Elle compte parmi les plus grandes capitalisations boursières de tous les temps. Elle résiste aux demandes gouvernementales. Produirait-elle une entrée – une seule – dans un téléphone vendu comme sécurisé qu’elle perdrait toute la confiance placée en elle (exprimée en monnaie). Ce n’est pas la première fois qu’on la cherche, sous des prétextes bons ou moins bons et presque chaque fois elle dit non.

– Silicon Valley, chef-lieu de l’utopie technologique, équivalent américain d’un Arc-et-Senans qui aurait réussi avec l’idéologie libertaire ce qui a échoué avec le communisme primitif. Là s’élaborent les conditions matérielles de l’Homme augmenté, maître de l’Information. Big Data étant aussi Big Money, Sillicon Valley est uni derrière Apple contre FBI. Il y va des milliards investis dans la promesse d’une libération par les machines. Dans ce milieu de chercheurs et de marionnettistes qui inventent les moyens de tout savoir sur tout le monde règne le culte de la vie privée, du secret et de la protection des données.

– Daech, nom générique pour terrorisme, emprunté à la faction criminelle irako-syrienne qui sème la terreur et la mort un peu partout dans le monde. C’est le mal. Syed Rizwan Farook et sa femme Tashfeen Malik, les deux auteurs présumés de la tuerie de San Bernardino (14 morts, 21 blessés, le 2 décembre 2015) auraient agi au nom de Daech dont, aux dires des enquêteurs, ce serait la première attaque sur sol américain. Comme il se doit, le mal est le déclencheur de la contradiction dramatique. Par le scandale du crime, il expose la situation vraie des protagonistes.

La scène:

Olibrius est la figure tragique. Doté des deux pouvoirs qui comptent, le pouvoir d’achat et le pouvoir politique, il est impuissant à déterminer lequel est pour son bien ou comment combiner les deux, si même ils se combinent. Le consommateur de machines, en lui, dispute la prérogative au citoyen électeur. Où sa liberté est-elle la mieux placée? Dans la défense de sa vie privée vendue par Apple? Dans la défense de la loi proclamée par le FBI? Seul devant son écran, Olibrius, qui n’est pas un mauvais bougre, soupèse les enjeux. Big Brother, Big Data, Big Problem. Dans quel monde est-il? Il écoute plein tube les chœurs de Sillicon Valley qui accablent l’Etat fouineur. Musique agréable aux fidèles interconnectés des Nouveaux Territoires de l’humain machinisé.

C’est alors que la bombe explose, signée Daech. Le moi blindé d’Olibrius éclate en petits morceaux. Ses mots de passe se répandent sur le parquet, des chiffres et des lettres sans plus d’utilité. Ses illusions s’écoulent, goutte à goutte, jusqu’à la dernière.