Revue de presse

«Bilan» présente ses regrets aux proches de Benoît Violier

Dans un article signé de la main de sa rédactrice en chef, Myret Zaki, le magazine économique avoue avoir publié des allégations non étayées sur le chef étoilé

C’est Bilan qui le dit, sous la plume de sa rédactrice en chef Myret Zaki, après avoir laissé entendre le contraire début février: le chef étoilé Benoît Violier, décédé le 31 janvier, «n’aurait pas été victime de l’escroquerie aux vins, selon un rapport d’audit». Bilan fait-il marche arrière toute concernant l’enquête exclusive qu’il publiait à l’aube du 6 février? C’est bien ce qui semble.

Citation: «Suite aux divers démentis concernant notre article «Benoît Violier aurait été victime d’une vaste escroquerie», publié sur bilan.ch le samedi 6 février, Bilan a rouvert l’enquête au sujet de la situation financière du «meilleur chef du monde», qui a mis fin à ses jours le 31 janvier de cette année. Contrairement à ce que notre article laissait entendre, aucun élément n’a permis de confirmer les liens supposés entre Benoît Violier et B., le financier sous enquête en Valais pour une fraude aux grands vins et diverses autres escroqueries. Nous écrivions: «[Benoît Violier] aurait commandé des vins prestigieux à B. et n’aurait jamais été livré». Cette information au conditionnel, donnée par deux informateurs ayant témoigné sous couvert d’anonymat, n’a pu être étayée.»

Myret Zaki explique ensuite que «d’autres éléments viennent en effet enterrer cette piste.» Des éléments «qui infirment les hypothèses avancées à l’origine sur bilan.ch et nous permettent de fournir un état des lieux de la situation […] Bilan exprime ses regrets à la famille de Benoît Violier ainsi qu’au Restaurant de l’hôtel de Ville de Crissier.»

La rétractation aussitôt connue, elle a été rapidement relayée par les titres du groupe Tamedia Publications romandes: 24 heures titre: «Le chef Benoît Violier n’a pas été escroqué» et ajoute: «Un rapport confirme que Benoît Violier n’a pas été victime d’une escroquerie aux vins prestigieux. Bilan exprime «ses regrets»». Le journaliste du quotidien vaudois commente: «Rédigées par la rédactrice en chef de Bilan, Myret Zaki, et en ligne depuis mardi sur le site du magazine économique, ces quelques lignes visent à éteindre l’incendie qu’avait allumé un article publié sur bilan.ch au lendemain de l’enterrement du chef étoilé du Restaurant de l’Hôtel de Ville de Crissier, Benoît Violier.»

Les commentaires des internautes, sur le site de 24 heures, viennent immédiatement placer le débat au niveau éthique. Jean-François Chappuis écrit: «Lorsque le mal est fait il est très difficile de démentir en regrettant d’avoir commis une telle erreur, surtout dans les circonstances que cette fausse information a été rendue publique.»

Rose Josiane Zimmermann: «Je trouve honteux de tenir de tels propos sans vérifier Pensez vous aux survivants de ce drame?». Et Eric Decosterd de pointer les retombées sur la presse dans son ensemble: «J’avoue que je suis scandalisé. Si cela avait été juste, c’était odieux d’en parler si vite, et comme c’est faux, c’est juste inqualifiable. Cela ne va pas rehausser l’image de la presse.»

Sur le site de la Tribune de Genève, la classe journalistique en prend elle aussi pour son grade. Marc Cosenday lance ainsi: «Certains vont-ils démissionner, des têtes vont tomber? Non parce qu’en général la presse et les médias s’exonèrent facilement des fautes qu’ils font… alors que dans les sociétés privées les gens se font virer comme des moins que rien.»

Des méthodes journalistiques assez inédites

Pour le reste, la rétractation du magazine économique Bilan vient couronner une séquence assez inédite dans la presse romande. Elle a commencé le samedi 6 février, le jour même où la famille de Benoît Violier mettait en terre, dans le village français de Montils, le corps du défunt chef étoilé, auquel 1500 personnes, un jour auparavant, en la cathédrale de Lausanne, rendaient hommage: une enquête exclusive du magazine économique Bilan déboulait dans le paysage médiatique romand, puis sur les réseaux sociaux et enfin dans le monde entier. Une enquête au titre ravageur, «Benoît Violier aurait été victime d’une vaste escroquerie».

Les signataires, Myret Zaki, rédactrice en chef et Serge Guertchakoff, rédacteur en chef adjoint lançaient en amorce: «Le suicide du chef de Crissier reste un mystère. Une piste mène à une affaire de détournement de fonds en Valais où Benoît Violier semble avoir été une des victimes.»

Par la même occasion, tous les lecteurs de ce pays et les professionnels assistaient quasi en direct à la naissance d’un nouveau genre journalistique sous ces latitudes: une enquête aux allégations extrêmement graves, proférées dans un contexte sensible, et menée comme un work in progress, en temps réel, via les réactions parfois outragées, des réseaux sociaux.

Sur Facebook, la foire d’empoigne

Sur Facebook, où l’article est promptement propulsé sur le mur de la rédactrice en chef, c’est la stupéfaction générale et très vite la foire d’empoigne. Il y a ceux que les scénarios échafaudés par Bilan galvanisent. Ceux qui attisent la rumeur. Et puis il y a les journalistes. Ainsi Jean-François Schwaab qui publie dans le fil de Myret Zaki le démenti d’André Kudelski.

A quoi Myret Zaki répond aussi sec: «En effet André Kudelski a cherché à démentir l’information auprès de toutes les rédactions de Suisse romande. Son souci évident étant de préserver l’image et la réputation de son restaurant, dont il est actionnaire. Le problème est qu’on n’a pas vu les comptes de l’établissement. On doit le croire sur parole, ce qui lui permet de dire à peu près tout ce qu’il veut. De notre côté, la difficulté de l’enquête est aussi qu’on n’a pas des documents attestant des pertes qu’auraient faites Benoit Violier dans cette affaire.»

Le journaliste Arnaud Bédat bondit

Un argument qui a le don de faire bondir le journaliste Arnaud Bédat qui écrit – on ne trouve plus ce commentaire dans le fil de Myret Zaki, mais le journaliste en a publié une capture d’écran sur la page du groupe public «Le petit journal des médias suisses»: «On peut se tromper, on peut tous se faire avoir un jour ou l’autre par des pseudo-informateurs, ce sont les risques du métier, et je ne vous jette pas la pierre Myret! Mais en l’état, le mieux serait de vous excuser au nom de Bilan d’avoir été abusé, chacun comprendrait, mais ça devient franchement risible de vous enfermer dans un système de défense fait d’aveux […] de théories […] et de belles approximations […]. Prendre des coups, dans ce métier c’est bien, mais il faut toujours avoir du biscuit derrière… Et là, franchement, il n’y aura au final que la soupe à la grimace… Et une fois de plus la crédibilité des journalistes que nous sommes sera entachée longtemps encore par toute cette affaire».

Myret Zaki le claque

Malheur à lui, la réplique fuse impitoyable de la bouche de la rédactrice en chef de Bilan: «Quelle ânerie, Arnaud Bédat. Notre avocat avait relu le papier et rien n’est attaquable […] quelle honte. C’est assez pathétique de s’en prendre ainsi au travail des confrères, trop heureux que vous êtes de les taxer d’amateurs. Le jour où l’info sera confirmée, vous aurez l’air bien prétentieux (encore plus), voire ridicule. Ouste les lèche-bottes».

Entre-temps, les démentis pleuvent, tandis que la rumeur colportée par Bilan fait le tour du monde.

Le coup de semonce du médiateur de Tamedia

Mi-février, premier coup de semonce à l’endroit du magazine économique: le médiateur du groupe Tamedia Publications romandes, Daniel Cornu, ancien directeur de la formation des journalistes et sage d’entre les sages de la presse romande, se fend d’un texte, publié à la suite de l’enquête de Bilan sur le site du journal et qui constitue, de mémoire de journaliste, une première dans les titres francophones du groupe Tamedia.

Daniel Cornu constate sobrement que la publication de l’enquête a suscité un vif émoi parmi les proches, amis et collègues du chef défunt et que l’industriel André Kudelski a démenti les informations de Bilan, qualifiant l’enquête de «tissu de mensonges». Le médiateur nous apprend que Bilan a modifié à plusieurs reprises sa version de l’enquête. Le médiateur postule ensuite précautionneusement qu’il est difficile de conclure de manière définitive sur la véracité ou non des allégations. Puis il conclut par ce passage: «Il est cependant permis au médiateur de considérer que la mise en ligne de l’enquête samedi 6 février a été prématurée. Ce jour-là, les faits concernant directement Benoît Violier n’étaient pas assez consolidés pour être rendus publics. Cette élaboration inaboutie incite bilan à présenter ses excuses à la famille et aux proches de Benoît Violier, ainsi qu’à l’ensemble de ses lecteurs».

Hier sur Bilan, c’était donc au tour de Bilan lui-même, sous la plume de Myret Zaki, de présenter ses regrets. Et de recevoir de la part de certains internautes un flot d’éloge: «Je trouve cette mise au point courageuse et intelligente», s’exclame l’un d’eux. Et un autre: «C’est une courageuse mise au point». Des félicitations de tous les internautes? Sur la page Facebook du Petit Journal des médias suisses le blogueur de l’Hebdo Michael Wyler bute sur la construction de l’article de Bilan. Il écrit: «La façon emberlificotée dont cet article est écrit m’a fait penser au résultat d’un accord». Dans un autre commentaire, il ajoute: «Est-ce réellement une mise au point courageuse? Ma formation d’avocat me laisse plutôt flairer un arrangement extra-judiciaire, avec excuses à l’appui qu’une «enquête» du magazine.»

Myret Zaki: «J’ai ajouté le mot d’excuses à la demande de la famille Violier»

Interpellée sur Facebook, la rédactrice en chef de Bilan, droite dans ses bottes, répliquait ceci: «Notre article n’était absolument pas attaquable sur le plan juridique, il n’en a jamais été question. Le problème était ailleurs, il était trop léger sur les preuves et nous menait à réagir aux démentis du restaurant. Mais il me fallait les chiffres. Dès lors, lorsque j’ai pu voir chez PWC ce rapport, il était normal d’en faire état. Ensuite j’ai ajouté le mot d’excuses à la demande de la famille Violier.»

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