Opinions

Bill Clinton jusqu'à la lie. Par Luis Lema

Le télescopage est tellement saugrenu qu'il ferait sans doute refuser le scénario à tout producteur de cinéma. Tandis que le dirigeant suprême de la seule superpuissance encore vaillante donne à l'ensemble de ses pairs quelques informations sur la marche du monde, une bonne moitié de la planète est connectée sur la chaîne d'à côté, où ce même président dévoile par le menu ses activités sexuelles illégitimes. «Attention, cette déposition n'est pas à mettre à portée de toutes les oreilles», annonce prudemment un message placé sous le président. Aucun avertissement cependant pour mettre en garde contre le caractère totalement grotesque de la scène…

Certes, faisant preuve d'un émouvant esprit de corps, tout ce que le monde compte de chefs d'Etat et de gouvernement s'est montré étonnamment solidaire de Bill Clinton en l'applaudissant debout pendant une bonne minute. Mais ce sursaut de camaraderie ne rend que plus pathétique encore le destin présidentiel englouti dans un tourbillon inarrêtable sous les yeux des responsables d'une «communauté internationale» comme abasourdie par le spectacle.

Car si la puissance américaine avait décidé de se suicider publiquement en direct, elle ne s'y prendrait pas autrement. Fidèle en cela à cette tradition agaçante qui veut que le pays le plus important de la planète n'ait souvent d'yeux que pour lui-même, l'Amérique continue ainsi à s'enfoncer dans cette histoire en écartant le reste du monde. En réalité, bien avant que ce vaudeville ne commence à inspirer aux Européens un sentiment proche de la nausée, une bonne partie des Américains s'étaient d'ores et déjà détournés de lui, lui préférant le scénario moins sordide d'une bonne fiction.

Mais dans le même temps, trop de gens trouvent un intérêt évident à la poursuite de ce déballage de linge sale pour qu'il s'arrête de lui-même: chaînes de télévision lancées à plein régime et s'alimentant les unes les autres de leurs propres dérapages, animateurs de talk-show qui n'en reviennent pas de pareille aubaine, hommes politiques préparant déjà la recomposition du paysage politique et moral de l'après-Clinton… sans compter bien sûr le procureur Kenneth Starr, démolisseur en chef autodésigné.

A défaut d'être la plus glorieuse, la stratégie du procureur n‘en reste pas moins en apparence la plus cohérente; en partie, il est vrai, parce que les autres pouvoirs américains donnent aujourd'hui l'impression d'avoir totalement perdu la tête. Les proches de Kenneth Starr disent de lui qu'il est prêt à sombrer corps et biens avec sa victime dans sa quête pathétique de la vérité. Rien ne l'a écarté de son unique obsession, cultivée pendant quatre ans et ne provoquant jusqu'ici que l'indifférence publique ainsi qu'une bonne dose d'arrogance et de railleries présidentielles. Même si c'est sur un point qui ne concerne tout au plus que le couple de la Maison Blanche, et malgré cette sorte de sympathie nouvelle qu'inspire un président assiégé, Kenneth Starr a déjà prouvé deux choses. L'une est minime: la force de persuasion de Bill Clinton peut cacher incohérences et mensonges. L'autre, plus grave peut-être, est que le président tient suffisamment au pouvoir pour être prêt à subir les pires humiliations afin de le conserver.

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