Une nouvelle forme de réforme agraire a commencé. A partir de plantes riches en sucre, le maïs ou la betterave par exemple, faut-il privilégier l'alimentation humaine ou la production de biocarburants? Les paysans, influencés par l'orientation des diverses politiques de subventions étatiques, hésitent ou ont déjà franchi le pas de la transformation d'aliments en énergie. Cette nouvelle bataille pour l'attribution des terres par objectif de produit final aura des conséquences importantes sur le partage des ressources vitales, énergie et alimentation, dans le monde.

Alors que l'Europe se tâte, et ferait mieux, selon Bernard Graciet (voir l'interview ci-dessous) de croire en sa force agricole traditionnelle, les Etats-Unis et plusieurs pays d'Asie, dont la Malaisie, jouent à fond la carte des biocarburants. Les usines de bioéthanol, qui ressemblent extérieurement à de petites raffineries de pétrole, poussent comme des champignons à l'ouest de Detroit et Chicago. Non loin de la patrie de l'automobile, une partie du grenier à maïs des Etats-Unis termine sa course dans les réservoirs de voitures.

Des scientifiques, dont les travaux intéressent aussi bien les compagnies pétrolières que les sociétés agrochimiques, planchent sur l'invention d'un nouveau maïs délivrant une plus forte teneur en sucre, plus facilement transformable en éthanol et produisant moins de déchets végétaux. Le défi est de taille, car, sans percée technologique, le conflit est programmé. Aujourd'hui, la quantité de maïs nécessaire pour remplir le réservoir d'éthanol d'une grosse cylindrée américaine permettrait de nourrir, à l'autre bout du monde, une personne durant un an.

Le choix politique des Etats-Unis de couvrir, dans 20 ans, le quart des besoins des transports par des biocarburants, est déjà fait. Sans progrès scientifiques notables, dans la performance des moteurs comme dans le rendement énergétique des végétaux, de telles options auront de graves conséquences sur l'approvisionnement en nourriture. Les autorités suisses et celles des pays membres de l'Union européenne multiplient les expériences confidentielles, sans définir de politique claire en la matière. Elles ne pourront pas rester longtemps encore en marge.

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