«La biodiversité de notre pays est en danger, notamment en raison des changements climatiques, et elle a urgemment besoin d’être protégée.» Cet impératif, en grande partie propagé par l’Office fédéral de l’environnement, a été largement repris dans tout le pays. Pourtant, la biodiversité n’a pas peur du changement.

Il y a moins de 20 000 ans, le plateau suisse était recouvert par les glaces, et le niveau des océans se situait 120 mètres plus bas qu’aujourd’hui. Les espèces animales et végétales qui peuplent actuellement notre région sont ainsi le reflet de multiples épisodes glaciaires qui, à chaque fois, ont éradiqué les espèces établies, offrant par contre à d’autres la possibilité de conquérir de nouveaux territoires durant les périodes plus chaudes, depuis la Méditerranée et la région pontocaspienne. N’oublions pas que cette biodiversité est, en Europe du moins, en grande partie le produit des activités humaines, et ce depuis des siècles, voir des millénaires!

Inverser notre regard

Certains poissons que nous consommons aujourd’hui ont été introduits par les romains il y a deux mille ans, fleuves et rivières ont été transformés depuis le Moyen Age, et les alpages que nous chérissons, les bocages du plateau suisse dans lesquels nous aimons nous promener, ou nos paysages viticoles remarquables sont le reflet de nos pratiques agricoles et pastorales. Même les hauts lieux de la nature sauvage romande sont, pour la plupart, sévèrement entretenus pour être maintenu dans un état stationnaire.

C’est bien le seul point positif qu’on peut trouver au réchauffement climatique: il révèle la véritable nature du monde vivant

La biodiversité est donc le produit du changement, de la contingence et des activités humaines. C’est d’ailleurs bien le seul point positif qu’on peut trouver au réchauffement climatique: il révèle la véritable nature du monde vivant. Si l’on a ainsi pu croire, au rythme de nos existences, que la nature était stable et prévisible, la rapidité avec laquelle le climat et les écosystèmes évoluent met tout le monde d’accord, et nous oblige à nous tourner vers l’avenir. La trajectoire que vont suivre nos écosystèmes face à cette nouvelle contrainte climatique est toutefois en partie inconnue.

Ce qu’il y a de certain en revanche, c’est que la biodiversité continuera à exister. Elle sera certainement différente, mais elle sera là. Or, bien qu’il soit compréhensible de vouloir revenir en arrière face aux incertitudes qui s’annoncent, ce réflexe n’en est pas moins profondément contre-productif. En effet, la nature est un produit de l’histoire, et elle ne passe jamais deux fois par le même chemin. Vouloir la recréer telle qu’elle était hier, ou même la conserver telle qu’elle est aujourd’hui, revient donc à subir le changement, sans même en explorer les opportunités! Il est temps d’inverser notre regard.

Notre jardin d’Eden est derrière nous

La priorité est moins de conserver la nature que d’offrir à notre environnement des conditions-cadres qui permettront au monde vivant et aux humains qui l’habitent de continuer à cohabiter le mieux possible. Il faudra donc assurer, tâche immense, la qualité des sols et des eaux, mais également, et c’est tout aussi important, offrir une véritable souplesse législative aux cantons pour qu’ils puissent gérer leur nature en fonction des particularités et des demandes locales. Choisir plutôt que subir, c’est aussi réformer, tout en les généralisant, y compris aux villes, les programmes (maladroitement) intitulé de «renaturation», de manière à ce qu’ils prennent aussi en compte les demandes des citoyens sur leur environnement, et pas seulement celles des biologistes les plus conservateurs, comme c’est encore trop souvent le cas aujourd’hui.

Nature et culture ne sont pas deux entités qui s’excluent l’une et l’autre, mais au contraire deux facettes d’une réalité sur laquelle nous devons agir pour que la biodiversité de demain soit celle dans laquelle nous voulons vivre, et pas celle qui nous sera imposée par l’inaction et les changements climatiques. Evidemment, il y aura des tâtonnements et des erreurs, mais pas plus qu’en s’arc-boutant sur le passé. Au moins, nous nous serons offert la possibilité d’influencer positivement les bouleversements qui s’annoncent, et une belle aventure collective. Notre jardin d’Eden est derrière nous. Il est donc temps d’en construire un nouveau.

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