Les variations extrêmes du cours du bitcoin durant la semaine dernière ont à nouveau attiré l’attention sur les cryptomonnaies. Il en existe désormais des dizaines et l’engouement qu’elles suscitent ne fait que croître. Sous le prestige d’une technologie révolutionnaire, on retrouve un vieux mythe, celui des monnaies parallèles, dont l’histoire a généralement été tragique.

Depuis que l’on a abandonné l’or et l’argent, les monnaies sont entièrement basées sur la confiance qu’elles acquièrent. Si nous tenons beaucoup à ces petits bouts de papier ou ces écritures dans les comptes des banques, c’est parce qu’ils sont garantis par les Etats, qui ont le pouvoir unique de lever des impôts. D’ailleurs lorsque certains Etats sont faibles, la monnaie perd de sa valeur à travers l’inflation, parfois à une vitesse vertigineuse, comme c’est le cas en ce moment au Venezuela. Les monnaies parallèles ne sont garanties que par leurs créateurs. C’est le cas des cryptomonnaies.

Or les créateurs ont intérêt à émettre autant de monnaie qu’ils trouvent de clients prêts à leur faire confiance. La tentation d’en émettre trop est, en général, la raison pour laquelle ces monnaies parallèles finissent par s’effondrer. L’astuce du bitcoin, imitée par d’autres cryptomonnaies, est l’engagement, par son ou ses créateurs inconnus, d’en limiter la quantité à 21 millions d’unités. Cela élimine le risque d’inflation galopante.

Gestion complètement décentralisée

L’autre astuce de bitcoin est sa gestion complètement décentralisée. Des armées de «volontaires» valident et enregistrent toutes les transactions. Finie la domination des banques centrales qui, au bout du compte, assurent les paiements. Derrière cette astuce se profile une technique informatique sophistiquée et cryptée, qui assure l’anonymat des transactions. Les volontaires sont rémunérés en bitcoins, et c’est ainsi que leur quantité augmente. La combinaison d’une technique innovante et de l’anonymat attire tous ceux qui adorent le charabia tech et qui se méfient des gouvernements et de leurs banques centrales. Un petit parfum anarchique mâtiné d’un goût d’avant-garde. Comme le rythme d’utilisation des bitcoins dépasse celui de la création de nouveaux bitcoins, leur valeur a augmenté à une vitesse vertigineuse, attirant toujours plus de spéculateurs.

Mais l’anonymat attire aussi tous ceux qui ont quelque chose à cacher. Il semble qu’une part importante des transactions en cryptomonnaies concernent des activités criminelles, tout comme les efforts de certains pays à contourner des embargos auxquels ils sont soumis. Le reste concerne des gens parfaitement honnêtes qui apprécient de se passer du pouvoir étatique ou qui veulent faire fortune rapidement.

Trop beau pour être vrai?

Est-ce trop beau pour être vrai? La réponse est incertaine car tout fonctionne de manière circulaire. Les cryptomonnaies gagnent en valeur tant que la demande est ferme, et la demande s’accroît tant que la valeur augmente. Inversement, si la demande venait à faiblir, voire à s’inverser, la valeur baissera, la demande se réduira. Pour peu que la panique s’installe, ce qui est probable, la valeur s’effondrera, abandonnant les détenteurs restants à leurs larmes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la valeur des cryptomonnaies prend des allures de montagnes russes.

Les gouvernements hésitent à intervenir. L’usage criminel est une bonne raison de vouloir casser la belle mécanique, mais elle est difficile à pénétrer, pas impossible toutefois. La protection du consommateur, qui investit sans bien mesurer le risque, est une autre raison d’intervenir, mais les Etats ne peuvent pas et ne doivent pas nécessairement prévenir toutes les prises de risque. A ce stade, ils se contentent d’informer leurs citoyens. La semaine dernière, le gouvernement chinois, qui n’est pas du genre à tolérer les idées anarchiques, est allé plus loin et a pris des mesures réglementaires, ce qui a causé une belle panique. La banalisation croissante des cryptomonnaies, en train de devenir des instruments financiers respectables, pourrait conduire à une réglementation spécifique. Ce serait alors la fin de cette histoire captivante. Après tout, à quoi servent les cryptomonnaies quand nous avons des vraies monnaies?


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