Grande interview

«A Blablacar, on est très heureux d'être sérieux»

Pour Frédéric Mazzella, le fondateur du leader mondial du covoiturage et symbole de la réussite digitale française, la confiance dans la marque reste le facteur clef. Et pour la conserver, l'exploitation des données personnelles doit impérativement demeurer limitée

Un immeuble moderne immaculé, à deux pas du Palais Brogniart, l'ancienne Bourse parisienne. Aucune plaque ou logo sur les murs. Une simple porte, indiquée par le gardien qui vient de vous remettre l'indispensable badge. L'univers coloré et acidulé de BlaBlaCar (dominante vert pomme, bleu clair et rouge) se découvre au sortir de ce hall de marbre anonyme. Au mur ? Les valeurs de la firme répétée à l'envi sur des affiches, sur des autocollants, en fonds d'écran. «Fail-Learn-Succeed», «Think it -Build It-Be »... Le «BlaBlaCar village», puisque tel est le nom de ce salon d'accueil ponctué de sièges-coussins, d'un babyfoot et d'un bar à café, est une carte de visite en soi. Les photos des employés fêtés pour leur «BlaBla birthday» sont épinglées sur une paroi. Les prix, honneurs et trophées internationaux reçus par la plate-forme et ses co-fondateurs s'alignent en évidence sur une longue étagère. Et même la charmante employée venue nous récupérer tout sourire arbore la veste de survêtement bleu de rigueur, dûment logoïsée..

Départ pour les étages supérieurs. Erreur d'ascenseur. A partir du cinquième étage, l'immeuble en question est la forteresse Facebook France, dirigée par Laurent Solly, un ancien conseiller de Nicolas Sarkozy à l'Elysée. Les portes se referment puis s'ouvrent de nouveau: Blablacar, première plate forme mondiale de covoiturage, est installée ici, sur deux étages. Grande salle de réunion vierge de bibliothèques ou de posters au mur. L'arrivée de BlaBlaCar dans ces murs parisiens est récente. Tout autour, le quartier est plutôt celui de la finance. N'émerge, presque comme le symbole du monde d'hier, que le siège de l'Agence France Presse (AFP) face à la Bourse. Le vestige d'une information qui circulait de façon verticale, sur des télescripteurs pour des utilisateurs pressés de déchirer les liasses de dépêches afin de mieux les recopier. Alors que, dans le BlaBlaMonde, les données se diffusent horizontalement via les milliards d'utilisateurs de smartphones. 

Plus qu'un changement d'époque et de paradigme:  une révolution dont Frédéric Mazzella - 40 ans, en couple, un enfant - est avec quelques autres entrepreneurs numériques français l'un des porte-paroles les plus en vue. Le voici justement. En polo. Décontracté. Contraint d'interrompre notre conversation lors d'un appel téléphonique mais toujours attentif, pointilleux, très soucieux de pédagogie. Après sa levée de fonds record de 200 millions d'euros en 2015, le jeune  «Executive Chairman» de BlaBlaCar sait qu'il joue en «première division» digitale mondiale. A l'égal de ces start-ups américaines qu'il vit naitre dans les années 90, lors des trois années qu'il passa à Stanford. Trente millions d'utilisateurs dans le monde, comme le prouve la planisphère électronique de l'entreprise, constellée de points lumineux. Plus d'une vingtaine d'implantations internationales. Récit, pour Le Temps, d'une aventure numérique et entrepreneuriale. 

Le Temps: Quelle est la carte de visite que vous préférez ? Entrepreneur ? Créateur de start-ups ? Inventeur ? Transporteur ?

Frédéric Mazzella: C'est peut-être le mot passion qui devrait figurer sur ma carte de visite. Car on ne fait pas cela sans passion, sans envie, sans cette impulsion qui vous pousse à aller plus loin et à apprendre tous les métiers qui se retrouvent aujourd'hui sur notre plate-forme.  J'aime bien aussi le mot fédérateur. BlaBlaCar fédère des besoins, des moyens de transport, des usagers et évidemment des employés. On voit toujours derrière les start-ups le coté technologique, l'utilisation d'Internet, les données etc...mais le plus important n'est pas cela. Fondamentalement, une entreprise digitale naît de son produit. Or le nôtre, c'est le service apporté à des millions d'utilisateurs désireux de se déplacer d'un point à un autre. On ne progresse pas non sans fédérer autour de soi, dans le quotidien de l'entreprise, des personnes de qualité. Je n'aurai jamais réussi BlaBlaCar sans m'être très bien entouré. 

- BlaBlaCar, un nom improbable pour un pari improbable: convaincre les automobilistes de prendre un passager pour leurs trajets. Comment vous sont venues ces deux intuitions ?

- L'idée du covoiturage m'est venue à la veille de Noël 2003, lors d'un retour chez mes parents en Vendée, en provenance de Paris. Tous les trains étaient pleins. Ma soeur m'a récupéré et, sur l'autoroute A 10 (Paris-Bordeaux), nous avons vu les TGV remplis tandis qu'à côté de nous, sur le bitume, la plupart des voitures avaient des places libres. C'est de là que tout est parti. Je n'ai pas dormi pendant 72 heures en imaginant le modèle qui permettrait aux passagers comme moi et aux automobilistes comme eux d'entrer en contact. Bref, de se mettre en réseau et de partager les frais. Ca ne venait pas de nulle part, cela dit. J'ai moi même fait beaucoup d'autostop quand j'étais plus jeune. Or l'autostop, c'est la place de marché déséquilibrée par excellence: vous attendez là, à l'entrée de l'autoroute avec votre pancarte qu'on vous embarque sans rien payer. Avec pour conséquence qu'au final, personne ne veut vous prendre parce qu'on ne vous connait pas et que les «free riders» n'ont pas vraiment la cote. L'autostop, c'est la logique du don. Blablacar, c'est le partage. Or j'ai pour ma part toujours préféré cela: en 1994-1996, lorsque j'étudiais au lycée à Paris et que je retournais en Vendée en autostop, je payais à chaque fois le péage. Ou une partie du plein d'essence. Je me sentais redevable.

- Et BlaBlaCar, ce nom sorti de nulle part...

- C'est justement ce que je voulais. Un nom Ovni. Un nom qui soit, en lui-même, une publicité pour l'entreprise et pour la marque. Cela n'a pas été facile, croyez moi. On a aussi, dans le passé, utilisé la marque Comuto. Mais elle avait également ses limites. J'ai défendu pied à pied ma «blabla inutition», en soulignant l'aspect convivial (BlaBla) et pratique (Car), parce qu'elle correspondait aussi à notre changement de modèle économique. Nous avons développé covoiturage.fr grâce à nos offres commerciales de plate-formes de covoiturage pour les entreprises. Puis nous avons pris le tournant du C2C (consumer to consumer), en décidant de tout miser sur la transaction directe entre usagers, et sur la rémunération de nos services par le prélèvement d'une commission. Lorsqu'on vendait beaucoup de plateformes, un nom comme BlaBlaCar ne s'imposait pas. On était dans le domaine technique et commercial classique. Après, c'est devenu tout autre chose. Il nous fallait marquer les esprits, avoir un nom dont tout le monde se souvient, même des années après avoir utilisé notre plate-forme. La force de Blablacar, c'est ça. Ce nom là nous a économisé du marketing. Il nous a propulsé sur le devant de scène. 

- Vous dirigez une entreprise numérique désormais connue dans le monde entier. A Paris, vos bureaux sont voisins du géant Facebook. La réussite est acquise ?

- La réussite, c'est d'abord la création d'une très forte culture d'entreprise, autour de valeurs que nous avons, avec les deux autres confondateurs de BlaBlaCar, Nicolas Brusson et Francis Nappez, réussi à inculquer et à incarner. C'est assez amusant, mais beaucoup de gens ont tendance à associer la nouvelle économie à un caractère «cool», détendu, pas toujours sérieux. Or sur le plan professionnel, BlaBlaCar est le contraire de ça. On est très heureux d'être sérieux. On est très heureux de bien faire notre boulot. On est pas «Fun and Fun». On est «Fun and Serious», comme le dit un de nos slogans. Les deux, à savoir l'aspect sympa ou détendu d'une part, et la compétence doublée du sérieux d'autre part, sont pour le moi le Yin et le Yang de la réussite d'une entreprise. C'est d'ailleurs la même chose entre nos usagers. Il y a le «fun» du trajet, de la discussion et des échanges. Puis il y a le sérieux du paiement, de la prise en charge, du rendez vous fixé pour se rencontrer. On est très imbibé de cette culture-là à Blablacar, parce qu'elle est notre ADN.  J'aime bien l'expression «The member is the boss» (le membre est le patron). Elle reflète bien cette intégrité, cette honnêteté intellectuelle.

- Mais il y aussi les coulisses, les levées de fonds, la réussite capitalistique...

- Tout l'enjeu, dans notre secteur de l'économie du partage, c'est de monétiser la valeur de votre produit ou de votre service. Comment allez vous convaincre le passager de payer un certain montant au conducteur qui va le transporter ? C'est cela, le vrai moteur de la réussite: ce moment où vous trouvez le moyen de transformer en geste naturel - pour lequel vous êtes donc prêt à débourser - ce qui ne l'était pas du tout auparavant. Nous rassemblons aujourd'hui 35 millions de membres dans 22 pays. Plus de 550 salariés et une quinzaine de bureaux à l'étranger. Est-ce que tout cela s'est fait sans difficultés? Bien sûr que non ! Entre 2002 et 2011, l'incertitude m'a accompagné chaque jour. En tant qu'entrepreneur, c'est une copine qui ne vous lâche jamais. L'équilibre était hyper-fragile. Les levées de fonds ne font que traduire une confiance dans notre vision et notre capacité à la mettre en oeuvre. 

- Vous êtes musicien. Vous êtes diplômé de la prestigieuse Ecole normale supérieure de Paris en physique. Vous avez étudié à Stanford. La création d'entreprise était la voie logique ?

- Pas du tout. Mes parents sont enseignants. J'adorais et j'adore toujours les maths. J'ai, c'est vrai, fait beaucoup de musique, surtout piano et violon. J'ai aussi travaillé en 2000 au Japon pour NTT, le géant des télécommunications, pour un programme de transformation des sons justement, donc plutôt dans un rôle d'ingénieur.  Ce qui l'a emporté, in fine, est plutôt l'état d'esprit, l'envie qui soufflait lors de mes séjours à Stanford et dans la Silicon Valley. On ne revient pas indemne d'un endroit et d'une époque qui virent grandir des Larry Page ou Serguei Brin, les co-fondateurs de Google. L'entrepreneuriat avait, vu sous cet angle, une indéniable part de rêve. L'adrénaline de l'équation commerciale  à résoudre est bien plus forte que celle de l'équation statistique sur le tableau noir de l'université. On se dit qu'on doit, à plusieurs, absolument réussir à répondre à cette question. C'est excitant. 

- L'un des grands enjeux économiques d'avenir est celui de la mobilité. BlaBlaCar offre un nouveau modèle pour la desserte des territoires. La réouverture des lignes de bus et la baisse des tarifs ferroviaires ne risquent elles pas, néanmoins, de bouleverser la donne à l'avenir ?

BlaBlaCar offre une liberté nouvelle. Le maillage possible du territoire ainsi que la flexibilité et la convivialité du covoiturage en font une solution de mobilité unique. Mais au-delà de cela, il faut bien voir que le besoin de se déplacer en France et dans le monde ne va faire que s'accroître dans les prochaines années. La question qui se pose est alors celle du modèle de développement que nous voulons et ainsi de l'optimisation des ressources existantes. Notre principal concurrent, ce sont les voitures vides ! Et notre défi, c'est de convaincre des conducteurs de proposer leurs places libres en leur permettant de partager les frais du trajet. Rappelons ici qu'une voiture passe 96% de son temps immobile. Et que quand elle relie un point à un autre, trois fois sur quatre, il n'y a que le conducteur à bord. En France, il y a 38 millions de voitures qui coûtent chacune en moyenne 5 000 à 6 000 € par an à utiliser et entretenir. Ce qui fait au total l'équivalent de 10% du PIB utilisé dans une ressource clairement sous-optimisé. Le partage est de ce fait une nécessité autant qu'une décision de bon sens.

- Blablacar est, par définition, un grand consommateurs de données numériques, le fameux «data». Qu'en faites-vous ? Que pensez vous de l'utilisation de ces données à des fins commerciales, et des risques encourus par les usagers qui vous les ont confiées ?

- Nous avons fait le choix de ne pas commercialiser les données que nous recueillons. Notre métier est de recueillir ces données puisque nous mettons en relation deux personnes, pour un trajet qu'elles effectuent, avec un point de rendez-vous et d'éventuelles préférences personnelles  ( NDLR: selon que vous aimez parler ou pas, vous êtes Bla, Blabla ou BlaBlaBla). Tout cela entre dans notre base de données et devient comme on dit de la «Data». Va-t-on, demain, revendre ces données, ou les exploiter autrement qu'en interne, pour améliorer la qualité de nos services ? Non. On préfère rémunérer notre valeur ajoutée. Quand aux usagers, ils comprennent bien l'enjeu. La gratuité des services numériques offerts sur les smartphones, sur l'internet etc... est une illusion. En 2016, on comprend bien maintenant la manière avec laquelle les services gratuits peuvent se financer: par la publicité. Quand vous ne payez pas, c'est que vous êtes le produit! Et que vos données sont utilisées à des fins publicitaires. Nous avons fait de notre côté le choix de faire payer notre service pour ne justement pas avoir à dépendre de revenus publicitaires et de l'utilisation des Data qui pourrait en découler. La différence est énorme et elle a un corollaire: la confiance. C'est pour nous la valeur essentielle. BlaBlaCar ne peut perdurer et prospérer qu'en créant toujours plus de confiance dans la marque.

- Depuis peu, l'éloge de l'entreprise est revenu à la mode en France. Mais cela n'a pas toujours été le cas, loin d'en faut. Les départs d'entrepreneurs français vers l'étranger sont nombreux. Votre campagne «Reviens Léon», pour attirer les salariés du numérique expatriés, visait à mettre en lumière l'attractivité hexagonale. Entreprendre, c'est possible en France ?

- Je crois que les Français aiment énormément se plaindre. Ils croient toujours que c'est mieux ailleurs. Mais créer une entreprise et la faire prospérer est difficile partout! Nous avons pour notre part montré que c'est possible ici, à Paris ou nous entendons bien rester basés. La moitié de la réussite découle de l'envie de réussir. La seconde moitié du travail, c'est l'optimisme qui manque à la France aujourd'hui. Un optimisme comme celui de BlaBlaCar.


Frederic Mazzella, le questionnaire

- La famille ou le bureau?

Je suis très famille mais j'en parle très peu. Le défi est toujours le même: réserver du temps.

- Le Monde, Le Figaro ou Les Echos?

J'aime surtout comparer les points de vue de différents journaux français sur un même événement. Souvent, on a l'impression que les journalistes n'étaient pas là au même moment, au même endroit. C'est surtout vrai pour la politique, évidemment.

- Plutôt roman ou série TV?

- Je lis plutôt la presse et les livres spécialisés qui ont trait à notre ecosytème de l'économie du partage. Je ne suis pas abonné à Netflix. 

- Pêche, chasse ou sport?

- J'aime le kitesurf en amateur. Sur les plages de Vendée de préférence

- Les plages françaises ou les mers du sud?

- J'adore la mer et elle me manque. La Vendée me va très bien. Je connais peu les mers du sud.

- Paris ou San Francisco?

- Paris parce que c'est Paris. San Francisco pour le foisonnement d'idées, d'initiatives et d'envies que l'on y rencontre. Surtout quand on crée une société.

- Votre morceau préféré au piano?

L'opus 60 de Chopin, la Barcarolle

- Led Zeppelin ou Daft Punk?

- J'aime bien Christine and the Queens, ou Lorde. Après avoir beaucoup écouté Led Zeppelin ou U2 quand j'étais plus jeune.

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