Revue de presse en solde

Le Black Friday, ad nauseam

Fermez les yeux, consommateurs abrutis. Et succombez à la tentation du graal. Ce vendredi 23 novembre, vous serez heureux d’avoir fait la fortune du Grand Capital

Et vous, vous avez vraiment cru que j’allais acheter ce sac plus cher qu’avant le Black Friday? Pourtant, même L’Agefi, ce chantre du capitalisme à tous crins, l’écrit avec un certain agacement, c’est dire: «La riposte s’organise»! Contre ces «publicités dans la rue» et partout ailleurs. Dans les médias, sur internet via Google érigé en messie, à la télévision. Contre ces «jingles à la radio», ces «banners à chiffres renversants sur les réseaux sociaux». Contre ce matraquage que les marques n’ont cessé d’opérer «tout au long de la semaine», ad nauseam. Bienvenue dans le monde de la vanité qui chante l’hymne du troupeau bêlant de clients crétinisés, la rengaine émétique du triomphe commercial qui pose le flingue sur la tempe des gogos: «Le grand jour de la consommation est enfin arrivé.»

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Notez bien le terme: enfin. Comme si l’on attendait cela comme le graal des temps modernes: «Aujourd’hui, vendredi 23 novembre, c’est le jour du Black Friday.» Enfin, oui. On respire mieux, hein? C’est normal, après tant d’attente. Une année que cela n’était pas arrivé! Manque de pot, je n’arrive plus à mettre la main sur ma Mastercard. «Après avoir commémoré ensemble la victoire de 1918» avec les States, célébrons ensemble ce rituel du lendemain de Thanksgiving, ironise Le Figaro. Twint! et ça aide à faire passer la dinde, le dindon de la farce, les larmes sur Halloween déjà envolé, la courge rancie, mais les bulles encore toutes fraîches du Coca-Cola qui vous réjouit les tripes.

«Cette journée marque le coup d’envoi de la préparation de ce qu’il est convenu d’appeler laïquement les «fêtes de fin d’année», complète le quotidien français. Par «préparation», comprenez «faire ses emplettes pour Noël.» Ces «achats de marchandises, d’objets d’usage courant d’une valeur peu importante», selon la définition du CNRTL. Ce que «les Québécois ont eu le bon sens de traduire par «Vendredi Fou» donne chaque année l’occasion de voir des foules entières de consommateurs perdre toute décence commune devant un panneau affichant «up to 50% off» en magasin». Soldes, sale. Ça l’est. Traduction littérale: «vendredi noir», on ne saurait mieux trouver.

Mais Jean-Claude aura son portable gaming Asus ROG Scar GL540 à moins de 1700 balles. Et ce petit top, tu as vu, Janine? Bon, il n’est pas vraiment joli. Je ne le mettrai certainement jamais. Mais quelle affaire! Deux francs six sous. Et que nous nous déversons «entre deux portes automatiques avant d’attraper frénétiquement les produits» dont on nous fait croire qu’ils sont de mon choix, quand je ne me battrai pas «tout simplement dans les rayons pour l’arracher des mains d’un autre quidam» éberlué, comptant frénétiquement les Borromini restant dans son portefeuille.

«Aussitôt adopté, aussitôt dévoyé», juge Le Monde. Au départ, le Black Friday et le Cyber Monday, «deux opérations promotionnelles importées des Etats-Unis, se tenaient sur une très courte période, uniquement sur internet et concernaient quasi exclusivement des produits high-tech. Mais, au fil du temps, ce qui devait durer un week-end s’étend sur une… semaine.» C’est ce qu’on appelle l’élasticité des bonnes affaires. Celles des vendeurs, on l’aura compris.

«A force de se développer, le concept ne risque-t-il pas d’écœurer le consommateur, pris, tout au long de l’année, dans un tourbillon constant de promotions?» se demande encore un peu naïvement le quotidien français. Et pendant que «le règne de l’hyperconsommation bat son plein», le grand public – qui n’est pas si idiot – «s’interroge sur l’achat raisonné, les origines des produits et le gaspillage», alors que «les pouvoirs publics tentent» vainement «d’enrayer une guerre des prix dans l’alimentation».

En fait, «tout le monde se met au Black Friday, en Valais aussi», titre non sans quelque effet comique Le Nouvelliste. Rendez-vous compte: il «a même tendance à dépasser le strict cadre du «Friday», du vendredi». Mais non? Même avant et après le vendredi? Thierry Desponds, directeur de MediaMarkt à Conthey: «Au début, il y avait beaucoup de critiques au sujet de cette fête commerciale. Aujourd’hui, il y a une attente de la part de la clientèle, […] des personnes ont pris congé pour faire leurs achats ce jour-là. Toutefois on trouve aussi une autre démarche – le Fair Friday – qui se veut un pied de nez à cette pratique commerciale en soutenant une bonne cause.»

Il y en a des centaines, de ces initiatives sympathiques et bonnes pour la correction idéologique, comme des cris presque inaudibles dans le vacarme ambiant. Payot qui riposte au profit de Caritas, par exemple: «Cette opération commerciale est une incitation à l’hyperconsommation que nous jugeons inadaptée à une époque où le développement durable, l’éthique et la «consommation raisonnée» constituent des priorités sociétales majeures», indique l’entreprise dans un communiqué relayé par 24 heures. Et l’on n’entend plus que Pascal Vandenberghe, qui fustige «les effets négatifs» et les «dégâts collatéraux»:

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Heureusement, pour Véronique Varlin, de la société d’études et de conseil en stratégie Obsoco, interviewée par Les Echos, «le Black Friday renforce chez les consommateurs un certain scepticisme sur la vérité des prix. Voire crée un sentiment de rejet.» Pour une fois, dans le fond, on serait presque d’accord avec Boulevard Voltaire: «L’homme doit bien posséder quelque chose pour avoir l’impression d’être quelque chose». Sartre se définissait cyniquement ainsi:«Le stylo et la pipe, le vêtement, le bureau, la maison, c’est moi».

Mais «dans la sphère économico-financière, […] la logique des algorithmes, en tant qu’ultime fonction mathématique, assoit sa suprématie sur la totalité des activités humaines. […] L’univers des data est celui où le rêve prend le pas sur la réalité, où seul le virtuel donne un sens existentiel à l’humanité. Les Anciens n’ont pas été écoutés: le tabou est devenu totem. Le chiffre est maintenant idole et l’homme de demain sera intégralement artificiel. L’individu ne se réduit plus qu’à une monade «sans portes ni fenêtres» (Leibniz).» L’élément spirituel minimal.

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