Timba Bema estime qu’un débat sur le racisme dans la société suisse est nécessaire. A juste titre, car le racisme est profondément enraciné dans la société helvétique. Pour le confirmer, il suffit de se pencher sur le résultat des votations ou sur la composition des Chambres fédérales, où un tiers des parlementaires a été élu sur la base d’un discours aussi discriminatoire que dénigrant envers les migrants. Ou sur le budget de la Commission fédérale contre le racisme. Ou sur les rapports onusiens consacrés à notre pays, comme celui du rapporteur spécial sur le racisme dénonçant en 2007 «la réalité d’une dynamique de racisme et de xénophobie» en Suisse, relevant «l’absence […] à la fois de la reconnaissance de cette réalité et d’une stratégie politique et juridique cohérente et déterminée» pour la combattre.

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Le débat et une introspection critique sont indispensables à la prise de conscience collective nécessaire à l’évolution des mentalités. Cependant, tandis que la société palabre, généralement pour réfuter les accusations de racisme à son égard, le poison de l’intolérance se distille dans les esprits, potentialisé par un discours décomplexé dans un contexte international propice. Tandis que la société palabre, de nombreuses personnes continuent, quotidiennement et sur notre sol, à subir des discriminations raciales de la part d’agents de l’Etat.

Large impunité des forces de l’ordre

Les manifestations organisées en soutien à George Floyd ont remis en lumière l’utilisation de pratiques policières prohibées, ainsi que l’impunité dont jouissent les forces de l’ordre. On s’inquiète qu’en 2020 cela soit encore possible dans un Etat de droit. On peut certes mettre en avant des déficiences au moment du recrutement pour justifier les comportements inadéquats de certains membres des forces de police. Mais cela sert surtout à rejeter sur l’individu les responsabilités institutionnelles, hiérarchiques et politiques.

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Le policier n’est pas responsable des critères de sélection pour l’accession à la profession, ni du plan suivi dont la durée est ridiculement faible – la formation vient de passer de un à deux ans! – pour former adéquatement une personne pourtant dépositaire de la force publique et garante des valeurs démocratiques. Il n’est pas pleinement responsable du climat discriminatoire qui peut se développer au sein d’un corps de police, conséquence du laisser-faire, voire du soutien de la hiérarchie professionnelle et des responsables politiques, qui ainsi ne définissent pas clairement les comportements prohibés. Il n’est pas non plus responsable de la perpétuation du système actuel, visant, d’une part, à dissuader les victimes de porter plainte et, d’autre part, à garantir une très large impunité aux forces de l’ordre.

La Suisse et ses cantons font depuis longtemps l’objet de nombreuses critiques sur leur défaillance à poursuivre efficacement les comportements dévoyés au sein des forces de police. Ainsi, en 2001 déjà, le Comité des droits de l’homme de l’ONU disait être «préoccupé de ce que de nombreux cantons ne possèdent pas de mécanismes indépendants d’enquête sur les plaintes concernant les violences et autres agissements répréhensibles que commettrait la police». En 2009, puis en 2012, il a de nouveau exigé que la Suisse mette en place de tels mécanismes. D’autres organisations onusiennes (2007, 2008, 2010), le Conseil de l’Europe (2004, 2006 2013) et la société civile (2007, 2014, 2017, 2018) ont formulé les mêmes exigences. La Suisse refuse toujours de suivre ces recommandations.

Elever le niveau de formation

Dans le canton de Vaud, à la suite du décès de M. Mike Ben Peter en 2018, deux interventions parlementaires ont demandé la création d’un tel mécanisme indépendant de dépôt de plainte et d’enquête, l’une au Grand Conseil vaudois, l’autre au Conseil communal lausannois. Toutes deux ont été rejetées. La seule réaction de l’Etat de Vaud a été la création de trois postes de médiateurs – dont deux officiers de police – situés au sein même des locaux de la gendarmerie. Leur rôle est clairement de dissuader les victimes de porter plainte et d’effectuer auprès d’elles un travail de relations publiques. Certaines communes ont aussi emboîté le pas.

Il n’y a pas à débattre pour savoir s’il existe un racisme institutionnel en Suisse, c’est un fait internationalement reconnu. Ce dont il faut débattre aujourd’hui, c’est de la réforme de nos institutions afin d’endiguer ce phénomène. En commençant par élever le niveau de formation de nos policiers et en permettant aux victimes d’obtenir justice.


*Yan Giroud, Président de la Section vaudoise de la Ligue suisse des droits de l’Homme

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