Editorial

Blackbuster

EDITORIAL. Parti cette semaine à l'assaut du box-office mondial, «Black Panther» est la première superproduction de l'histoire reposant entièrement sur un héros noir

Pour expliquer à quel point Black Panther est un film important, un flash-back s’impose. On dit de David W. Griffith qu’il est l’inventeur du langage cinématographique, mais d’une certaine manière, l’Américain est aussi le père du blockbuster – sorti en 1915, Naissance d’une nation est la première superproduction de l’histoire. Mais ce très long métrage a également contribué, et c’est moins glorieux, à imposer un archétype, celui du Noir primitif et violent.

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Dire que durant son âge d’or le cinéma hollywoodien a ensuite relégué dans les marges les personnages afro-américains relève de l’euphémisme. L’historien du cinéma Donald Bogle a le premier établi une typologie des différentes représentations des Noirs au cinéma. En marge du «Buck», maléfique et menaçant, il a mis en avant la figure du «Tom», serviable et soumis, du «Coon», idiot et maladroit, de la «Mammie», nounou rondelette et joviale, et enfin de la «Mulâtre», jeune fille à la peau claire et aux amours contrariées.

Dans les années 1950, lorsque Sidney Poitier accède au rang de star, il joue souvent – à l’instar de Denzel Washington plus tard – des personnages rassurants avec lesquels les Blancs peuvent être amis. Le politiquement correct est en marche. Mais deux nouveaux clichés se mettent en place: celui du Noir comme victime, puis du Noir comme copain du héros blanc. C’est alors, dans les années 1970, que débarque avec fracas la blaxploitation, à savoir des films réalisés par des Noirs, avec des Noirs et pour des Noirs. Shaft, en 1971, deviendra un exemple canonique de ce cinéma de série B destiné à satisfaire, enfin, le public afro-américain. Las, les héros noirs n’essaimeront pas – ou très peu – dans le cinéma dominant, qui encore et encore reproduit les mêmes schémas éculés.

Mais voici que Black Panther explose tous les codes. Premier blockbuster à s’inscrire dans l’héritage de la blaxploitation, le film va même plus loin puisqu’il se déroule sur le continent africain. On n’y dénombre que deux Blancs, dont un est rapidement évacué, tandis que l’autre est au service du (super-) héros Noir. Que le film sorte dans l’Amérique de Trump et non durant le mandat d’Obama, qui avait vu plusieurs films revenir sur la période sombre de l’esclavagisme, comme si enfin les Etats-Unis pouvaient tenter un mea culpa, est un symbole fort.

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Impossible de ne pas interpréter ce Black Panther comme un message envoyé à la face de ceux qui ont fait de «Make America Great Again» leur mantra en occultant au passage le génocide du peuple amérindien. Reste que c’est ailleurs, dans les chiffres, que va se jouer l’avenir d’un possible retour, en version mainstream, de la blaxploitation. En cas d’échec au box-office, le costume high-tech de la panthère noire pourrait vite devenir relique muséale.

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