La vie à 30 ans

Bleu ciel et bleu acier: les yeux de Macron

Le président élu porte en lui une humilité qui prétend comprendre les souffrances et une dureté cassante. Notre chroniqueuse pointe ses ambiguïtés

J’ai eu envie d’y croire, dimanche soir, en le voyant s’avancer lentement sur l’esplanade du Louvre. «Dieu est avec nous.» Ça m’est revenu d’un coup: c’est ce que veut dire son prénom en hébreu ancien. Emmanuel porte en sa mâchoire serrée cette façon d’additionner l’humilité qui prétend comprendre les souffrances et la dureté cassante du premier de classe, façon «the winner takes it all». Et l’on ne sait jamais ce qui domine, avec lui. Il prêche, veut rassembler le troupeau, et parfois il harangue. Ce talent hors du commun pour communiquer participe d’une manière de religion, avec sa fameuse «poudre de perlimpinpin»: croyez-moi, faites-moi confiance, semblait-il dire. Rien que ce slogan, «En marche!», on dirait Jésus causant à Lazare.

Peut-être ai-je encore l’âge de croire aux hommes providentiels. Depuis que l’on a compris que sa victoire pouvait transformer son ambition en un genre de destin, j’ai décidé de lui laisser une chance. Nos grands-parents ont rêvé pour de vrai avec John Kennedy. Il y a des gens autour de moi qui se souviennent d’avoir pleuré, trop bu, ou fait l’amour pour fêter l’élection de François Mitterrand. Barack Obama, pour moi, a généré cet incroyable espoir. Alors, il y a une génération «Emmanuel Macron»? Et je devrais en être, au prétexte de la jeunesse?

Surtout, ne pas être trop précis

Quand il a commencé à émerger, il y a un an, j’ai adoré son culot. Il mettait le pied dans la porte, feignait l’étonnement, mélangeait une modernité jet-set avec un style presque vieille France. Il faisait semblant de ne pas connaître les règles, ou de les trouver désuètes. Et surtout, il ne tenait aucun compte de la première d’entre elles: savoir attendre son tour en respectant l’ancienneté. Puis, vite, je me suis agacée du flou qu’il laissait planer exprès, pour pouvoir séduire la gauche, la droite, le centre et le P’tit Prince. Il pensait sûrement que lorsqu’on ne sait pas, on imagine le meilleur, ou ce qui nous arrange. Et je crois que ça lui a convenu longtemps, cette manière de ne pas être trop précis, de laisser les électeurs rêver à sa place de lendemains un peu chantants.

Un éclat de cruauté

J’ai regardé ses yeux, dimanche, durant les gros plans. Par moments, je les trouvais bleu ciel. Encore le Ciel, décidément. Et à d’autres, ils passaient au bleu acier, ils devenaient métalliques, un éclat de cruauté. J’espère vraiment que dans l’avenir, on parlera d’une génération Macron, qu’elle aura existé. Parce que cela signifiera que, dans l’ombre du doute entre bleu ciel et bleu acier, il n’aura pas fait que décevoir.


Consulter notre dossier dédié à l'élection présidentielle française.

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