Berthold van Muyden, comme son nom ne l'indique pas, fut syndic de Lausanne de 1901 à 1910. Retraité, il raconta sa ville dans ses «Pages d'histoire lausannoise». Bel ouvrage publié en 1911, révélateur d'une certaine mentalité de l'époque. Jean-Marie Le Pen en serait tout réjoui. Et les adversaires de l'idéologie nationaliste d'aujourd'hui pertinemment avertis des racines de ce courant de pensée qui, ces jours, agite tant la France.

Le vénérable syndic évoque les siècles passés avec une grande sérénité mais s'anime lorsqu'il aborde la période qu'il a vécue au pouvoir. Les progrès techniques spectaculaires de la Belle Epoque ne l'enthousiasment guère. Ainsi il s'indigne contre les nuisances de l'automobile! «Les accidents qui, avec un peu de prudence, ne se produiraient pas sont très fréquents; l'été dernier, une jeune femme était tuée près de Prangins; un mois plus tard, c'était le tour de Genève, où une petite fille de 7 ans a été écrasée et où un chauffeur a été mis hors de combat par un de ses collègues venu en sens contraire avec une vitesse vertigineuse…»

L'auteur révèle alors ses petites obsessions: «Lorsque la saison des étrangers a pris fin, le nombre des accidents diminue immédiatement.» Le Vaudois n'aime pas trop les gens venus d'ailleurs. Il faut dire qu'en 1911, ils représentent 15% de la population suisse. Lausanne qui compte à cette époque 66 000 habitants enregistre la présence de 16 000 étrangers, dont trois mille Allemands, trois mille Français, six mille Italiens et mille Russes.

Pas mal de rentiers bien sûr, mais bien davantage de vagabonds «qui vivent plus ou moins de notre vie sans vouloir être des nôtres». Pourquoi viennent-ils à Lausanne? «Ils y sont attirés, les uns par la facilité qu'ils rencontrent pour l'éducation de leurs enfants, d'autres par l'appât du gain, ainsi que par la manière large dont s'exerce la bienfaisance.» Déjà les abus de la Sécu!

Et puis que de dérangements… «L'étranger qui n'est pas retenu par des occupations stables se déplace fréquemment; aussi la gare des Chemins de fer fédéraux présente-t-elle à certaines heures une animation extraordinaire, un fourmillement de gens affairés ou ahuris qui donnent l'illusion qu'on est dans une grande ville. Le spectacle qu'offrent les quais manque d'élégance; la tenue de beaucoup de touristes est débraillée; la qualité est inverse du nombre; les trains sont pris d'assaut; les voyageurs de toutes nations, mal élevés et égoïstes, sont légion; ils accaparent indûment les banquettes avec des bagages qui devraient être au fourgon et répondent impoliment aux personnes qui demandent des places, au point qu'il devient désagréable pour les dames seules de prendre en été des trains directs.»

D'accord, Le Pen ne s'en prend pas aux touristes. Mais où il reconnaîtrait Berthold van Muyden comme l'un des siens, c'est quand celui-ci départage les étrangers acceptables de ceux qui ne le sont pas. Le Vaudois, pas trop européen, admet cependant qu'«il existe, jusqu'à un certain point, entre les habitants de l'Europe occidentale et septentrionale et de l'Amérique, qu'ils soient Latins, Anglo-Saxons, Germains, Scandinaves ou Polonais, une mentalité commune». Mais les autres… quelle engeance! «Depuis quelques années, des Moscovites aux tendances anarchistes, des juifs matérialistes et des Orientaux sont venus en nombre à Lausanne: ils ne sont point assimilables.» Sinon par de fâcheux liens… «Le charme slave et le charme sémite ont eu pour résultat des unions libres et quelques mariages, très mal vus des mères vaudoises. Ce mélange de races si différentes, s'il devait être fréquent, altérerait, d'une manière fâcheuse, le type national.»

Nous y voilà. L'histoire a dû rassurer le bon syndic. Trois ans plus tard, la guerre éclatait. Les étrangers, pour la plupart, rentraient chez eux. Et se massacraient dans une fantastique boucherie au nom de leurs glorieuses nations.

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