Un plan concerté pour secourir les boat people du XXIe siècle

Les morts à répétition en mer Méditerranée continuent de bouleverser et de choquer. La tragédie de Lampedusa d’octobre 2013 qui provoqua le décès de 350 migrants avait soulevé une indignation générale qui s’est vite évaporée. Depuis lors, plus de 3000 migrants ont perdu la vie en mer dans leur quête d’une vie décente. Ces chiffres ne tiennent pas compte des nombreuses personnes décédées en cours de route avant même de pouvoir embarquer.

Ce phénomène de migrations mixtes, mêlant départ pour des raisons économiques et politiques, n’est pas près de se tarir, surtout dans un contexte international aussi délicat. Dans ces circonstances, il est difficile de ne pas tomber dans le piège de proposer des solutions simplistes à un problème complexe et durable. Il ne fait aucun doute que les mesures de secours incitent les migrants à prendre des risques inconsidérés en comptant sur un sauvetage en cas de naufrage. Mais peut-on humainement laisser périr des êtres humains dans l’espoir de tarir le flot de migrants sous prétexte que les secours encouragent les départs? Impensable! Dès lors, où faut-il placer le curseur entre les extrêmes d’un cynisme criminel et d’une politique de portes ouvertes?

Le chemin vers une solution sera long et tortueux. Il ne peut que passer par des initiatives de paix, une action conjointe entre l’Europe, les pays de transit et les pays d’origine, sans omettre l’ouverture de canaux de migration légaux offrant des alternatives à un départ clandestin. Dans cette optique, la Suisse s’est inutilement privée d’un instrument intéressant en abolissant la possibilité de déposer une demande d’asile auprès de ses ambassades au nom de notre tradition humanitaire.

Cette crise en Méditerranée nous renvoie à celle des boat people vietnamiens. Entre 1975 et 1997, près de 2 millions de Vietnamiens avaient quitté leur pays par bateau pour chercher à atteindre les côtes du Sud-Est asiatique et de Hong­k ong. Au plus fort de la crise, quelque 50 000 Vietnamiens venaient s’échouer mensuellement sur les plages de la région. Entre 100 000 et 250 000 personnes auraient péri en mer. La crise ne fut résolue qu’au bout de vingt ans d’efforts. Non pas au travers de déclarations démagogiques sur l’asile, mais seulement après que la communauté internationale eut adopté une série de mesures coordonnées. Ces dernières comprenaient la réinstallation des réfugiés arrivés dans les pays d’Asie, le retour des déboutés au Vietnam (avec un accompagnement du HCR) et le départ direct à partir du Vietnam pour les personnes répondant à certains critères, comme celui de la réunification familiale. Le HCR avait joué un rôle majeur dans l’élaboration et la mise en œuvre d’un Plan global impliquant pays d’origine, pays de premier asile et pays de réinstallation.

Il va de soi que la situation d’alors en mer de Chine et le problème actuel en Méditerranée ne sont pas transposables. Les facteurs politiques dans les pays d’origine sont différents, le contexte international a changé, mais les ingrédients d’une solution demeurent identiques. A long terme, il n’y aura point de salut en dehors d’une action concertée entre tous les acteurs en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient recouvrant une large palette d’activités allant de la réinstallation des réfugiés au retour des migrants (lorsque ce dernier deviendra possible), de la lutte contre les réseaux criminels aux partenariats migratoires.

Cette crise va donc durer, les réfugiés continueront de frapper à nos portes, ravivant un débat national sur l’asile toujours prêt à s’enflammer. Les réactions suite à la décision récente de la Cour européenne des droits l’homme concernant le non-renvoi en Italie d’une famille afghane donnent un avant-goût du prochain débat sur l’asile qui se dessine en Suisse. La tentation d’une voie solitaire érodant le droit international se renforcera mais ne résoudra rien, bien au contraire. Les Accords de Dublin et de Schengen sont perfectibles. Pour qu’ils répondent mieux aux besoins spécifiques de la Suisse, laissons nos diplomates œuvrer au sein des enceintes internationales qui façonnent et modifient ces instruments. Une dénonciation de ces accords ne ferait que provoquer un afflux supplémentaire de migrants, conscients qu’il deviendrait encore plus difficile pour la Suisse de les renvoyer dans les pays voisins.

En ce qui concerne les mesures à prendre pour enrayer l’afflux de nouveaux demandeurs d’asile, une nouvelle révision de la loi sur l’asile n’y changera rien. Il est malhonnête de faire croire, comme le prétend M. Blocher, qu’on puisse, selon ses propres termes, faire retourner les gens dans leur village dans les quatre ou cinq semaines qui suivent leur arrivée en Suisse. Il est faux d’affirmer que la Suisse est plus attractive que les pays qui nous entourent. La corrélation entre les modalités de la procédure et le nombre de demandeurs d’asile est ténue. Par contre, celle entre les afflux de migrants et les crises humanitaires est avérée. Les renforcements successifs de la loi sur l’asile n’empêcheront pas les victimes de conflits et d’abus de leurs droits humains les plus élémentaires de venir frapper aux portes de l’Europe. Ces durcissements avalisent, en revanche, certaines pratiques administratives qui entachent notre Etat de droit.

La solution au problème des boat people du XXIe siècle ne passera donc pas par une révision des procédures d’asile, mais par une série de mesures prises par la communauté internationale. Certaines d’entre elles ne seront pas exemptes de controverses, comme une lutte renforcée contre les filières criminelles de migration, l’établissement de canaux migratoires directs depuis le pays d’origine ou l’établissement d’un quota de réinstallation des réfugiés à partir des pays de transit. Le moment venu, il faudra bien évoquer des programmes de retour. Cela prendra du temps et beaucoup de discussions avec tous les acteurs concernés, y compris les ONG. C’est moins démagogique que le lancement d’une énième initiative populaire, mais certainement plus constructif.

Ancien représentant régional du HCR en Asie du Sud-Est

Auteur du livre «D’exils, d’espoirs et d’aventures», Editions du Belvédère, 2014

La solution à la vague de migrations via la Méditerranée est internationale, comme jadis pour les boat people vietnamiens

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.