Parce qu’il est souvent content de lui, le bobo (le bourgeois bohème) peut être exaspérant. Mérite-il pour autant le fouet, l’opprobre et la haine? Je le dis parce que je suis fatiguée des discours politiques, de Trump à Mélenchon, qui le désignent à la vindicte populaire; saturée de tous ces essais, notamment celui du géographe Christophe Guilly, qui le dépeignent en parfait salaud; épuisée par tous ces commentaires haineux qu’on peut lire sur les réseaux sociaux.

A les entendre, les bobos – dont je fais partie – pécheraient par angélisme, aimeraient tellement les centres-villes qu’ils les ont bousillés par la gentrification, dénonceraient la mondialisation pour mieux profiter du cosmopolitisme, seraient écologistes sans rien comprendre à l’agriculture; fraternels par condescendance, pro étrangers parce que jamais confrontés à eux, cultivés pour préserver leurs privilèges, hédonistes par manque d’ambition. Et surtout complètement déconnectés de la vraie vie avec leur logiciel «bisounours», expression insupportable pour balayer tout argument un tant soit peu humaniste.

Ridicule ou faux-cul

Au mieux, le bobo est un personnage de comédie, un peu ridicule, efféminé et snob, une sorte de Luchini à vélo avec un panier rempli de produits bio et des sorbets au curcuma pour l’anniversaire du petit dernier. Au pire, un traître, un faux-cul, un renégat. Même ses qualités deviennent des défauts. Le bobo vote souvent contre son intérêt et paye ses impôts sans rechigner? C’est bien la preuve qu’il avance masqué!

Plusieurs chroniqueurs ont pris la plume pour dire «ça suffit!». Philippe Lançon, survivant bien amoché du massacre de Charlie Hebdo, écrivait après les attentats du Bataclan visant précisément cette population: «Ils sont assez ouverts dans leurs habitudes et assez vulnérables dans leurs réussites pour donner envie à n’importe quelle brute de les défigurer». Cette semaine, autre coup de gueule, celui du romancier Eric Sénabre qui bat en brèche l’idée du bobo au loft luxueux et au salaire mirifique. Il rappelle que la plupart viennent d'un milieu modeste et «exercent des professions «créatives», dont il semble acquis qu’elles n’appellent pas de rémunération – ou alors symbolique.» 

Les bobos ne sont pas une classe

Leur lettre ouverte reste un acte individuel car les bobos ne sont pas une classe, au sens marxiste du terme. Aucun lobby, aucun syndicat ne les soutient. D'ailleurs, leur définition reste floue, un peu fourre-tout. Le bobo, c'est souvent l'autre. En revanche, ils disposent d’un bon capital culturel, et des réseaux qui vont avec, ce qui leur donne de l’influence. Yann Barthes en est l'icône la plus emblématique. 

Les bobos sont-ils des plaies, comme le suggèrent tous les populistes? Non, plutôt des cicatrices qui démangent. Ils rappellent le temps où le cynisme n’était pas une preuve de lucidité; la menace du pire un signe d’intelligence et l’abandon du plus faible le comble du pragmatisme.

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