Le mois décembre est propice aux marronniers, ces articles de circonstance publiés traditionnellement à certaines dates. Ainsi en est-il de la place à donner dans nos écoles à l’histoire de Noël, tant sont récurrentes les pressions laïcistes ou de certaines communautés religieuses pour interdire en classe activités, bricolages, narrations et chants en lien avec cette fête. Ici on prendra le parti d’évoquer ce Noël parfois honni, via l’étonnante présence de l’âne et du bœuf dans les représentations de la crèche. Se souvient-on encore que ni l’un ni l’autre ne sont mentionnés aux côtés des bergers dans le récit biblique de la Nativité? On ne les trouve que dans le texte apocryphe du Pseudo-Matthieu (VIe siècle). C’est, semble-t-il, à saint François d’Assise que l’on doit la mise en scène de la naissance de Jésus entre un âne et un bœuf.

Qu’ils se tiennent debout – près du petit enfant en le réchauffant de leur haleine – ou qu’ils restent étendus sur le sol, apparemment inertes, qui sont donc ces deux animaux? Bienvenus ou intrus? Jésus est-il d’emblée entouré de personnages peu recommandables? Est-il en effet concevable qu’un bœuf et un âne puissent adorer le Christ? Seul l’homme semble habilité à le faire. Pour garder un sens à une tradition séculaire, il est possible d’affirmer avec le pasteur Louis Pernot que «quand le Christ naît, tout lui est soumis et reconnaît en lui ce qui est le plus grand: même la dimension purement matérielle et animale et même ce qui lui est normalement opposé, parce que le Christ fait toutes choses nouvelles et sauve toute la création»*.

Plus communément, la crèche de Bethléem avec son âne et son bœuf est emblématiquement comprise comme le lieu où sont nés des temps nouveaux. Que l’on soit croyant ou non, on ne disconviendra pas que la nuit de Noël tend à exprimer une volonté de réconcilier la terre entière en toutes ses créatures dans un respect mutuel. Par-delà leur dimension animale, l’âne et le bœuf sont devenus d’authentiques témoins d’un monde en mutation. En rappelant qu’il était alors interdit d’atteler un âne et un bœuf pour labourer un champ, on a même perçu dans la présence de l’âne et du bœuf dans la crèche le symbole de la réconciliation des juifs et des païens.

Les coutumes de Noël offrent un moment privilégié pour accueillir autrui, en particulier les plus démunis et déshérités ou plus simplement pour fraterniser et vivifier des amitiés. Fête religieuse pour les uns, laïque pour les autres, fête de la renaissance de la lumière pour certains, fête de famille pour beaucoup, trop souvent encore temps de solitude, le temps de la Nativité imprègne la fin de l’année. Avec en cadeau un âne et un bœuf! Faudrait-il, quelles que soient nos convictions, que les enfants de nos écoles soient privés d’un tel «marronnier»?

*Evangile et Liberté, no 184