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Boire et déboires

Qui a vu boira, et qui a bu verra. Mais comment lutter contre le phénomène de défi à la boisson alcoolisée?

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Boire et déboires

La page Facebook Neknominate Ireland ne laisse aucune place au doute: trois bouteilles de whisky, de vodka et de Jägermeister (une liqueur allemande) côte à côte, et juste en dessous: un adolescent penché sur un urinoir, en train de vomir. Misère.

Sur les autres pages dédiées au phénomène, des vidéos de jeunes buvant chez eux, dans un supermarché, sous la douche, sur des tonneaux, en groupe, seuls, souvent déguisés, parfois nus. L’un des films a été tourné par une mère. Tous les enregistrements se veulent créatifs, amusants, originaux. On y rit, on y vit, souvent en groupe, et sur Twitter, sur Vime, sur YouTube, les vidéos affluent , sous ce slogan: «Ce n’est pas un crime que d’être saoul.» En effet.

Cela s’appelle la «Neknomination»: un «jeu d’alcool» (un «je d’alcool»?) qui consiste à se filmer en train de boire un verre cul sec, et de mettre au défi deux de ses amis, nommément désignés, de faire la même chose. Le phénomène né en Australie a fonctionné comme une efficace pyramide de Ponzi. En Irlande, en Afrique du Sud et en Grande-Bretagne aussi, désormais, on se lance des défis alcoolisés. Cela avait commencé avec de la bière, et ça continue aujourd’hui avec des cocktails de plus en plus corsés. Plus vite, plus haut, plus fort – c’est de saison.

Pression des pairs, besoin adolescent de tester ses limites et celles de la société, goût des rituels, et recours à des paradis artificiels faciles d’accès: pour dangereux qu’il puisse être, le phénomène des bitures express quand on a 15-20 ans n’a assurément rien de nouveau. Mais le dernier avatar du binge drinking doit tout son succès à son exposition numérique, qui transforme l’acte de boire vite et beaucoup en un objet social hautement désirable, un spectacle de soi dont le succès pourra être quantifié grâce à son nombre de vues et de partages sur les réseaux sociaux. Je bois pour les autres, qui me donneront mon quart d’heure de célébrité via ma vitrine publique. Et je leur rendrai le même service. Qui a vu boira, et qui a bu verra.

Bien sûr, le jeu est allé trop loin, et les Neknominations ont commencé à tuer. Deux jeunes hommes sont morts la semaine dernière en Irlande, après avoir été défiés. Et deux autres cas sont peut-être avérés au Royaume-Uni.

Tuer le messager est un réflexe ancien qui n’a jamais supprimé les mauvaises nouvelles, mais Facebook étant si intimement associé au jeu, la ministre irlandaise de la Communication lui a demandé de fermer les pages dédiées au jeu alcoolisé. Le réseau a refusé, expliquant qu’il ne supprimait que les contenus directement nuisibles, comme le harcèlement. Pour le reste: «Les comportements controversés ou offensants ne vont pas nécessairement à l’encontre de nos règles.» Cela a le mérite de la clarté. Mais ne règle pas la question de ces jeunes qui se mettent en danger pour les autres.

Alors? C’est en fait sur les réseaux sociaux que la riposte s’est engagée. De nouvelles pages Facebook contre les Neknominations ont été créées, qui comptent déjà plusieurs milliers d’abonnés, et depuis le début de la semaine les mises en garde se multiplient. Mais le vrai changement est que le sujet a commencé à gagner les médias traditionnels, les médias mainstream. Et, croyez-moi, rien de tel pour refroidir un phénomène de jeunes…

Deux jeunes hommes sont morts la semaine dernière en Irlande, après avoir été défiés

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