Planète éco

Bolsonaro sur les traces de Pinochet?

OPINION. L’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro représente un pari, écrit notre chroniqueur Charles Wyplosz. Pari risqué, tant le personnage est sulfureux et inexpérimenté, mais pas nécessairement perdu d’avance

Le nouveau président du Brésil méprise ouvertement les femmes et il défend une attitude particulièrement agressive à l’égard des populations indiennes de l’Amazonie. Il est un admirateur des généraux dictateurs des années 1970 et de tous les militaires qui ont torturé et exécuté ceux qui se plaignaient. Il admire encore plus Pinochet, qui a exécuté encore plus de monde que ses collègues brésiliens et qui a remis les clés des questions économiques aux «Chicago Boys». Ce raccourci est important: parce que Pinochet a été un dictateur particulièrement cruel, tout ce qu’il a fait est a priori répugnant. Si Bolsonaro suit Pinochet en faisant appel à ses propres «Chicago Boys», ce ne peut donc qu’être répugnant. Douter de cette logique est dangereux, le risque est grand de se voir affubler l’étiquette de suppôt de dictateurs, et c’est la raison pour laquelle les commentaires politiquement corrects sont particulièrement sévères. Et pourtant, comme souvent, la réalité est plus subtile, même si le personnage lui-même ne l’est pas.

Les Brésiliens sont désespérés

Comme bien d’autres populistes à travers le monde, Bolsonaro a été élu parce que, depuis longtemps, les Brésiliens sont désespérés. Les inégalités sont effarantes. La violence a atteint des niveaux angoissants. La corruption est généralisée. Le budget est insoutenable. Dans les années 1990, le président Cardoso, un homme du centre droit, a stoppé net une inflation qui, depuis des années, dépassait les mille pour cent. Son successeur de gauche, Lula, a réduit les inégalités grâce à des programmes intelligents, en particulier en matière d’éducation. Il a cédé le pouvoir à Dilma Rousseff, qui a pratiqué un populisme de gauche, entraînant Lula dans sa chute. Empêchée, elle a été remplacée par Temer, un vieux routier du centre droit, qui a ouvert grand la porte à la corruption, sans faire de progrès sur les maux du pays. Les Brésiliens ont tout essayé, mais les problèmes se sont aggravés. Le succès de Bolsonaro est, avant tout, l’échec de la politique brésilienne depuis le retour de la démocratie en 1985.

Face à la criminalité, il entend répondre par la force. Ancien militaire, il compte utiliser l’armée au lieu de la police, dont la corruption est légendaire. La violence étant largement une conséquence de la pauvreté, la force ne suffira pas. Mais il n’est pas impossible qu’elle recule, ce qui sera un grand soulagement pour une population trop effrayée dans la vie quotidienne pour s’inquiéter de méthodes abruptes et illégales.

Il a nommé ministre de la Justice Sergio Moro, le petit juge qui a envoyé Lula en prison et qui semble avoir fait de la lutte contre la corruption et la violence l’affaire de sa vie. L’entourage de Bolsonaro n’étant pas, semble-t-il, étranger à la corruption, les relations entre le président et le juge risquent de se tendre rapidement. Nous saurons alors si un progrès est possible. A ce jour, c’est plausible.

Pari risqué, à l’issue incertaine

En matière d’économie, Bolsonaro a fait appel à Paulo Guedes. Doté d’un doctorat de Chicago, celui-ci est hautement compétent. Farouchement attaché aux bienfaits de l’économie de marché, il fait évidemment penser aux «Chicago Boys» de Pinochet. Mais si le Chili possède aujourd’hui l’économie la plus performante d’Amérique du Sud, il le doit beaucoup aux «Chicago Boys». Dans un pays comme le Brésil, ravagé par les lobbies et la corruption, des dépenses publiques d’intérêt plus que douteux et un système de retraite particulièrement laxiste, un retour aux fondamentaux n’est pas insensé, même si la lutte contre la pauvreté sera oubliée ou, pire, inversée. Bolsonaro, qui s’avoue ignorant des questions économiques, a promis carte blanche à son ministre. Mais les lobbies et autres forces anti-marché sont très influents dans le cercle du président. L’avenir des réformes économiques, nécessaires, est donc loin d’être assuré, mais pas impossible.

Sur les questions essentielles pour le Brésil – violence, corruption, économie pervertie – qui sont d’ailleurs étroitement liées, l’arrivée au pouvoir de Bolsonaro représente un pari. Pari risqué, tant le personnage est sulfureux et inexpérimenté, mais pas nécessairement perdu d’avance. Ce qui est sûr, c’est que l’autre question essentielle, les inégalités, sera oubliée.


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