La mélancolie, écrivait Victor Hugo dans les Travailleurs de la mer, c’est le bonheur d’être triste. Toutes les chroniques de l’univers devraient commencer par une phrase de Victor Hugo. Parce que ça calme tout le monde et parce que Victor Hugo a systématiquement tout compris. Jusqu’au choix de sa résidence de Hauteville, à Saint-Pierre-Port, Guernesey, bourgade pourtant bien chahutée par la grisaille de la Manche.

Victor Hugo a tellement tout compris que, lorsqu’il écrit cette phrase en 1866, il parle, sans le savoir, d’une petite République qui le célébrera comme le héraut de la paix entre les peuples: Genève. Oui, Genève, celle qui, 151 ans plus tard, bougonne comme elle respire, de CEVA qui tremblote en Traversée du lac qui ne traverse rien, de Caisse de pension famélique en policiers malheureux.

L’écrivain romantique précise évidemment sa pensée, dont je vous épargne le contexte (tout en vous conseillant de vous y attarder). Il écrit que le «désespoir a des degrés remontants. De l’accablement on monte à l’abattement, de l’abattement à l’affliction, de l’affliction à la mélancolie. La mélancolie est un crépuscule. La souffrance s’y fond dans une sombre joie.» Et d’en conclure, on l’a vu, que la mélancolie, c’est le bonheur d’être triste.

En d’autres mots, forcément beaucoup plus malhabiles, la mélancolie se situe quelque part au bout d’un voyage qui commence par le désespoir. Exactement là où nous nous trouvons, nous les Genevois. Le désespoir phase 1, béant, immédiat, nous le laissons à d’autres temps, ou à d’autres tout court. A ces amis qui nous encerclent et que nous chérissons, par exemple, mais qui s’apprêtent – qui sait? – à porter le fascisme au pouvoir. Les observant avec sidération, avec effroi, nous réalisons combien accablement, abattement et véritable affliction s’effacent depuis longtemps de nos helvétiques rétroviseurs.

Pour laisser place à cette mélancolie crépusculaire, cette sombre joie nourrie de tracas irrationnels ou minuscules, que nous nous complaisons à prendre pour des douleurs urgentes. Victor Hugo l’a formulé y a 151 ans sur une île anglo-normande. Un petit effort collectif relativement simple devrait nous permettre de le comprendre un demi-siècle plus tard à Genève, pour, enfin, «éprouver quelque chose de ce phénomène qu’on pourrait appeler la rentrée dans la réalité.» Le bonheur d’être triste.