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Monastère Paro Taktsang. Bhoutan, août 2014.
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Opinion

Bonheur national brut: dépasser le dogme de la croissance

OPINION. Le BNB ou Bonheur National Brut a pour ambition de remplacer le PIB et redéfinir la notion même de progrès. Son initiateur, l’ancien premier ministre du Bhoutan, Jigmi Thinley, vient le présenter en Suisse, explique Sabine Estier Thévenoz de l’Université de Genève

Robert Kennedy l’affirmait il y a cinquante ans: le produit intérieur brut est une mesure non pertinente pour juger du niveau de vie. Plus une nation dépense en armements, plus son PIB augmente. Un pays aux routes étroites et défoncées, sans politique de limitation de vitesse, et voilà que le chiffre d’affaires des carrosseries augmente. Cinquante ans plus tard, malgré tous ses défauts, le PIB reste l’indice principal de mesure et de comparaison, même si la réflexion avance sur des indices moins simplistes, comme celui que l’ONU utilise depuis 1990 (Indice du développement humain).

Au début des années 2000, un petit pays de l’Himalaya a décidé de tester un indice radicalement différent, celui du Bonheur – ou Bien-être – National Brut (BNB), en anglais Gross National Happiness (GNH). Ancien premier ministre du Bhoutan et responsable de l’introduction de l’indice BNB, Jigmi Thinley, viendra en parler lundi 16 avril à l’Université de Genève (1).

Capacité de bienveillance

Introduisant un nouveau paradigme de développement, l’indice BNB ne s’intéresse pas seulement aux résultats économiques. Il observe avec autant d’intérêts la qualité de l’environnement, la bonne gouvernance, la vitalité du lien social, le bien-être psychologique ou encore la santé. Loin d’une échelle de mesure d’une croissance qu’il faut toujours favoriser, l’indice BNB raisonne en termes de seuils de suffisance à atteindre dans chaque domaine. Ainsi, les politiques publiques peuvent cibler les secteurs montrant des insuffisances.

Avec le BNB, finie l’idée d’une croissance illimitée. La réflexion est aux seuils de suffisance pour bien vivre.

Le BNB sert aussi de filtre pour les décisions économiques et sociales. Confronté à la question d’entrer dans l’Organisation mondiale du commerce, le gouvernement du Bhoutan a réfléchi aux conséquences du respect des règles actuelles de l’OMC pour les neuf domaines examinés par le BNB. Il a estimé que pour nombre d’entre eux ces conséquences seraient négatives et a donc renoncé à faire partie de l’OMC actuelle.

Autre différence de taille avec les indices habituels de mesure de la croissance: la philosophie qui nourrit la réflexion sur le BNB estime qu’il ne peut y avoir de transformation d’une société sans changement personnel. Pour qu’une économie soit bienveillante, il faut que l’individu développe sa propre capacité à la bienveillance. Une société reflète les croyances des individus qui la composent: pour que se mettent en place des structures respectueuses de l’environnement et des autres êtres humains, il faut que ces qualités-là soient pratiquées et vécues par chacun. La bienveillance, la compassion, la résolution des conflits dans le respect mutuel étant des compétences qui s’apprennent et s’exercent, introduire un indice du Bonheur national brut implique entre autres de développer ces compétences dans l’éducation.

L’utopie confrontée à la réalité

Utopique, l’indice du BNB? Oui, dans le sens où il implique une transformation en profondeur de nos modes de pensée et l’abandon du dogme de la croissance. Non, car acculés par le changement climatique et la fracture sociale qui s’accroît, nous devons de toute façon réinventer notre économie et notre organisation sociale. L’expérience du Bhoutan peut nous inspirer, en l’adaptant à nos réalités. Par exemple, quand il faut évaluer la qualité du lien social, notre indicateur ne sera pas: «combien de personnes viennent vous aider à refaire votre toit»? Mais peut-être «combien d’heures de bénévolat avez-vous effectuées cette année»?

Très concrètement, le BNB apporte un autre regard sur la réalité. Prenons l’exemple de «1h par m² – Un étudiant sous mon toit». A l’aune du PIB, ce programme de troc qui vise à échanger une chambre contre des coups de main, ne vaut rien. En revanche, examiné avec la grille des neuf domaines du BNB, il contribue à élever le niveau d’au moins trois d’entre eux: il améliore la qualité du lien social en luttant contre l’isolement; il contribue à la protection de l’environnement, puisqu’il crée autant de chambres qu’une résidence universitaire sans utiliser de nouvelles ressources; il contribue au bien-être psychologique et à la qualité de la santé, les personnes isolées développant plus de maladies physiques et psychiques.

Une très grosse entreprise thaïlandaise est en train d’introduire l’indice BNB et ses indicateurs pour évaluer son fonctionnement. Issu de la créativité d’un petit royaume himalayen, le BNB commence à se confronter à la réalité du monde économique.


(1) «Bonheur National Brut: utopie ou réalité», conférence de Jigmi Y. Thinley, ancien Premier ministre du Bhoutan. Pierre Rabhi, essayiste, agriculteur et écologiste. Lundi 16 avril 2018, 18h30, Uni Dufour,  rue Général Dufour 24, 1204 Genève.

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