A l’automne de 1987, Edouard Chevardnaze, ministre des Affaires étrangères de l’URSS, présidait à ce titre la délégation de son pays à l’Assemblée générale des Nations unies. A cette époque, les républiques soviétiques possédaient toutes un ministère des Affaires étrangères; elles étaient appelées à renforcer la délégation de l’URSS en lui fournissant du personnel. Edouard Chevardnaze remarqua la jeune diplomate qui lui avait été envoyée par le Kirghizistan. Vive, intelligente, parlant l’anglais et l’allemand en plus du russe; docteur en philosophie de l’Université de Moscou et professeur à Frunze, elle faisait montre d’une grande compétence.

Le ministre souhaita se l’attacher. Elle entra donc au Ministère soviétique des affaires étrangères dans la section culturelle. Le secrétariat de la commission nationale de l’Unesco avait besoin de sang nouveau. La vague de la perestroïka déferlait alors sur toutes les institutions, et il fallait renouveler les principaux responsables, engoncés dans l’orthodoxie post-brejnevienne. Rosa Otunbaïeva – c’est d’elle qu’il s’agit – fut désignée au poste de secrétaire générale de la commission; cette fonction lui ouvrit la porte du Conseil exécutif de l’Unesco et de ce fait, elle séjourna à Paris. Elle alla étudier le français en Avignon.

La Russie jouait un rôle très particulier à l’Unesco. Elle avait soutenu le directeur général M’Bow, dont les positions sur le «nouvel ordre mondial de l’information» avaient provoqué le départ des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne de l’organisation. Les Occidentaux voulaient que cette dernière en revienne à la liberté de l’information telle qu’elle figurait dans son Acte constitutif. En 1987, ils entendaient faire élire un nouveau directeur général. La Russie indiqua qu’elle ne s’y opposerait pas, pourvu que les Européens disposent d’un candidat qui lui soit acceptable. On se mit d’accord sur le nom de Federico Mayor; de la part de l’URSS, cette volte-face illustrait concrètement la rupture que signifiait la perestroïka. L’Unesco en devenait l’un des premiers laboratoires.

C’est dans ce contexte que la représentante soviétique devait inscrire son action. Elle était l’expression de la nouvelle politique extérieure, fondée sur le multilatéralisme, la renonciation à la force, le respect des droits de l’homme et la coopération, que Gorbatchev avait définie à l’ONU le 7 décembre 1988.

Mais elle se retrouva très vite très seule. Théoriquement membre du groupe des pays de l’Europe de l’Est, elle dut constater que celui-ci se désagrégeait avec le mur de Berlin. Or elle avait besoin d’appuis: même pour une banale élection dans une quelconque commission, elle ne pouvait faire acte de candidature elle-même. Mais ses collègues de l’Est se dérobaient, lui refusant ce qui aurait pu passer pour de l’allégeance. Elle se tourna alors vers son voisin alphabétique… et c’est ainsi que la Suisse fut amenée à proposer l’élection de la déléguée soviétique dans l’un des organes du conseil exécutif de l’Unesco! Le monde avait changé. Elle fut ensuite invitée en visite officielle par la Commission nationale suisse de l’Unesco et fut notamment impressionnée par son étape saint-galloise: le coton du Kirghizistan pouvait-il servir de matière première à l’industrie textile suisse?

Après l’indépendance de son pays, en 1992, elle devint ambassadeur aux Etats-Unis. A Washington, elle eut à traiter le dossier du groupe suisse au Fonds monétaire international dont son pays était membre.

Elle fut nommée en 1994 ministre des Affaires étrangères à Bishkek, le nouveau nom de la capitale, mais visiblement le climat de la perestroïka ne caractérisait pas le régime Akaïev. La corruption, le clientélisme, les intrigues lui déplurent et elle se retrouva en 1997 ambassadeur à Londres, où sa simplicité, son efficacité et son humanité firent merveille. Cinq ans plus tard, on la retrouve à Tbilisi en qualité de représentante spéciale adjointe du secrétaire général des Nations unies en Géorgie, dans la mission que dirigeait l’ambassadeur suisse Heidi Tagliavini. Pas trop loin de la résidence de Chevardnaze…

De retour à Bishkek en 2004, elle fonda un parti politique, prit une part active à la «révolution des tulipes» qui chassa le dictateur Akaïev l’année suivante et redevint ministre des Affaires étrangères du gouvernement intérimaire. Mais d’abord alliée du nouveau leader, Bakiev, elle prit bientôt la tête de l’opposition sociale-démocrate, dénonçant sa cupidité et son népotisme. Tout naturellement, le siège de son parti servit de point de ralliement quand l’opposition fut empêchée, le 17 mars, de marcher sur le palais présidentiel.

Quinze jours plus tard, Rosa Otun­baïeva, l’une des seules femmes en politique dans son pays, a été portée à la tête du gouvernement provisoire, qui doit encore consolider son emprise. Dame de fer, intègre, courageuse et déterminée, modérée, douée de charme et d’humour, elle veut organiser des élections libres, unifier et développer son pays, le plus pauvre de l’Asie centrale. La DDC est bien inspirée de ne pas vouloir interrompre son aide à cet Etat qu’elle présentait jadis comme «la Suisse de l’Asie centrale».

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