Opinions

Bonne nouvelle: la crise...Par Jean-Jacques Roth

Les choses se gâtent. Disons plutôt qu'elles se gâtent pour nous, Occidentaux, derniers nantis de la planète à n'avoir pas encore pris la mesure du choc parti d'Asie, et qui frappe la moitié de la population mondiale depuis un an. Mais rien n'est plus subjectif que la perception d'une crise économique, on le sait. Tant que la tourmente jetait à la rue des millions de Thaïs et d'Indonésiens, tant qu'elle mangeait les économies des Russes rendus à une misère sans nom, nous dormions tranquilles. Maintenant que le titre UBS plonge, que nos caisses de pension perdent leur substance, que les perspectives de croissance s'émoussent, nous prenons conscience que la fête est finie.

La crise est donc là, et c'est une réalité détestable sauf sur un point: pour la première fois, le pouvoir absolu du monde financier est remis en question, jusque dans son propre camp. C'est le patron de la Banque nationale, Hans Meyer, qui vient d'admettre que le

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moulin financier a tourné trop fort. C'est le «Wall Street Journal» qui en appelle au rôle régulateur des Etats. C'est le premier ministre britannique Tony Blair qui réclame la convocation d'un nouveau Bretton Woods.

Le monde libéral s'aperçoit donc que le libéralisme n'est rien sans limites, et qu'il s'agit de prémunir le système contre ses effets pervers. Il est question désormais de renforcer la surveillance sur le secteur financier, bancaire et non-bancaire, d'assurer une meilleure gestion des risques, de permettre à des gouvernements de restaurer le contrôle des changes en cas de crise, voire d'exercer un meilleur contrôle des flux de capitaux à l'échelle planétaire.

Ce n'est donc pas la globalisation qui est en cause, mais sa face la plus détestable: la recherche névrotique du gain maximum en un temps minimum, au mépris de toute autre considération, qu'elle soit éthique, sociale ou économique. Ce que la crise actuelle met en accusation, c'est le règne des chasseurs de primes (l'un des as de l'UBS, qui a 26 ans, en a encaissé pour 32 millions l'an dernier), c'est l'off-shorisation de la planète et la victoire des Martin Ebner qui prétendent lui imposer leurs lois.

En ce sens, la dégringolade actuelle a ceci de réjouissant qu'elle défait d'un coup l'illusion selon laquelle il n'est d'activité économique rentable qu'au-dessus de 12%. C'est à cette pression folle que des milliers d'entreprises ont dû se plier, dégraissant et restructurant pour obéir aux exigences des fonds d'investissement, plutôt qu'aux objectifs de développement à long terme.

Maintenant que les perspectives de rendement financier s'alignent sur des courbes plus tranquilles, maintenant que le lien s'établit entre les dérives spéculatives et l'économie réelle, maintenant que la mondialisation a démontré qu'elle pouvait ne pas être heureuse, le temps est enfin venu de lui poser les garde-fous qui lui sont nécessaires. Economiquement et moralement.

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