Nouvelles frontières

Bonnes (et moins bonnes) nouvelles de Chine

OPINION. Acteur et observateur du marché chinois depuis bientôt trente ans, Nicolas Musy a longtemps misé sur le savoir-faire des ingénieurs du pouvoir chinois. Aujourd’hui, il s’interroge sur la direction idéologique de Xi Jinping

Voilà un bon quart de siècle que Nicolas Musy se frotte à la Chine. Comme entrepreneur d’abord, puis comme conseiller d’entreprises après avoir cofondé le Swiss Center Shanghai, porte d’entrée sur le marché chinois pour quelque 150 sociétés suisses depuis son lancement en 2001. C’est surtout un observateur avisé de la transformation de l’économie chinoise. Scientifique de formation (EPFL), il est bien outillé pour apprécier le savoir-faire des ingénieurs «communistes» ayant présidé aux réformes et à l’ouverture du pays.

Alors quand Nicolas Musy fait un détour par la Suisse, on l’écoute comme un oracle. Il s’est prêté à l’exercice cette semaine à l’invitation de la section romande de la Société Suisse-Chine en donnant une conférence intitulée «Où va la Chine?».

Index de confiance très élevé 

Bonne nouvelle, l’économie chinoise est robuste et devrait le rester grâce à un capitalisme d’Etat qui régule les taux de croissance à sa guise par l’injection massive, au besoin, d’argent public dans les circuits de production. C’est ce qui explique l’index de confiance très élevé, et stable, des entreprises suisses établies en Chine: non seulement elles tablent sur une amélioration, mais elles accélèrent leurs investissements. Globalement, à l’image des autres acteurs étrangers, elles jugent leur avenir en Chine comme «positif, voir très positif». Pour elles, l’accroissement de la classe moyenne est le meilleur indicateur de la santé du marché chinois.

Xi Jinping n’est pas un réformateur

Cette confiance, Nicolas Musy l’a longtemps partagée. Il est aujourd’hui plus mesuré. Plusieurs signaux l’inquiètent. Il y a d’abord cette dette – 270% du PIB – comparable à celle des Etats-Unis, le pays du dollar roi. Ce n’est pas ce taux record qui est problématique, mais la croissance et la qualité de plus en plus mauvaise des créances des entreprises d’Etat, principal facteur de l’endettement. Pour freiner cette spirale, le gouvernement devrait encourager le secteur privé. Il fait l’inverse.

«La Chine fonce vers un cul-de-sac, elle devient un château de cartes»

L’autre problème, c’est Xi Jinping. En 2013, il avait annoncé un vaste programme de réformes. Il s’inscrivait dans l’héritage de Deng Xiaoping et promettait une nouvelle rupture en faveur du marché. Nicolas Musy, comme beaucoup d’observateurs, se persuade qu’on a affaire à un réformateur, tout comme l’était son père, Xi Zhongxun, à l’origine du laboratoire économique que fut Shenzhen. Aujourd’hui, ces réformes sont inexistantes. «Même en étant positif, on ne les voit pas», reconnaît le Fribourgeois. Conclusion: Xi Jinping n’est pas un réformateur.

A quand un changement de cap?

C’est dans ce contexte que Donald Trump a déclenché sa guerre commerciale. Il est en position de force pour négocier. Si Xi Jinping était un réformateur, comme le furent ses prédécesseurs depuis Deng Xiaoping, il chercherait un compromis. Mais c’est un idéologue, au caractère forgé par la Révolution culturelle: il ne cédera pas face aux Etats-Unis. Le conflit va durer. Plus il durera, plus la facette autoritaire de son pouvoir s’affirmera. C’est pourquoi au sein du Parti communiste, et de la population, l’angoisse d’un retour au modèle de Mao commence à s’exprimer publiquement.

«Il y a eu Mao, puis Deng. On repart vers Mao, on quitte à nouveau le pragmatisme», résume Nicolas Musy. Ce qui n’est pas bon pour l’économie. La croissance ne va pas s’arrêter, mais la Chine fonce vers un «cul-de-sac», elle «devient un château de cartes». Un changement de cap ne se produira pas avant plusieurs années. Reste à savoir si Xi Jinping l’acceptera, s’y pliera, ou s’il lui sera imposé au terme d’un conflit ouvert au sein du Parti comme on en a déjà vu. Lors de la Révolution culturelle par exemple.


Précisions au sujet de l'article 

Cité dans la chronique ci-dessous, Nicolas Musy clarifie que la présentation des éléments politiques sur la Chine et son Président ne reflète pas les opinions du conférencier.

Il est un fait (publié) qu’une faible partie des réformes annoncée en 2013 ont été réalisées, mais la lenteur des réformes n’est pas un élément suffisant pour porter un jugement sur la nature du Président (de plus ce genre d’opinion politique doit apartenir aux ressortissants chinois). Aussi la situation du secteur privé ne se détériore pas, comme les résultats des sociétés Suisse l’illustre, bien que le privé soit moins soutenu qu’espéré.

Dette stabilisée fin 2017

La Chine n’est pas un château de carte, bien que les effets de la guerre économique avec les USA la pousse à relancer l’augmentation de la dette, stablilisée à fin 2017. Une augmentation continue du crédit fragiliserait l’économie à long terme (5 ou 10 ans). En outre la Chine et son Président n’accepteront pas la plupart des exigences US, d’où une impasse possible à long terme.

Débats essentiellement internes

Par ailleurs, les débats du parti communiste restent le plus souvent internes; une crise ouverte générée par la situation économique est un scenario théorique qui ne prend compte ni des actions chinoises à venir, ni de l’évolution (peu prévisible!) des USA. Le Parti a résolu nombre de difficultés pour réaliser le development du pays: il serait peu raisonable de penser que des luttes intestines affaibliront la Chine maintenant!

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