Revue de presse

Bons baisers de Carlos Ghosn à la justice nipponne

L’évasion abracadabrantesque du magnat de l’automobile vers le Liban relève des meilleurs scénarios de fiction. Les médias sont fascinés par l’habileté avec laquelle le fuyard a échappé à tous les contrôles

Résumons. Résumons l’affaire qui place ce tournant des années 20 sous le signe du rocambolesque. Avec des perquisitions à Tokyo, des interpellations en Turquie, une demande d’arrestation d’Interpol et une conférence de presse annoncée à Beyrouth… Trois jours après la révélation de sa fuite au Liban, les circonstances exactes du départ de Carlos Ghosn du Japon, où il était accusé de malversations financières, sont loin d’être élucidées. Une évasion «osée», a… osé le Wall Street Journal (WSJ). My name is Bond, Carlos Bond?


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Dans la poursuite éperdue du tycoon déchu, seul le trajet du fuyard semble établi: entre le Japon et le Liban, il a fait escale à Istanbul. Selon l’agence de presse Demirören Haber Ajansı (DHA), le Ministère de l’intérieur turc s’intéresse particulièrement à deux vols passés par la capitale économique turque, lundi dernier. Mais reste la question des diverses complicités dont il aurait pu bénéficier et notamment les moyens par lesquels il a pu quitter le Japon où il se trouvait en résidence surveillée dans l’attente de son procès. C’est le quotidien libanais Al Joumhouriya qui, le premier, a appris qu’il «avait atterri à l’aéroport de Beyrouth dans un avion privé, en provenance de Turquie».

L’agence de presse japonaise Kyodo News, relayée par Courrier international, a publié le témoignage d’un «ami de longue date» de l’homme d’affaires, le consultant libanais Imad Ajami, qui a livré des détails sur cette mystérieuse fuite. L’homme affirme notamment que l’épouse de l’ancien PDG, Carole Ghosn, a «coopéré» à un plan d’évasion que ne renierait point Ian Fleming pour son agent 007:

Le magnat de l’automobile se serait caché dans la caisse d’un instrument de musique qui a été emmenée à l’aéroport de Tokyo et chargée à bord d’un jet privé, aidé par deux agents de sécurité privé

Comme au cinéma, en somme. D’ailleurs, Libération pose les questions: «James Ghosn ou Carlos Bond? Etui de contrebasse ou coffre à double fond dans la Renault 11 TSE Electronic de Roger Moore dans Dangereusement vôtre, rachetée à prix d’or par l’ex-PDG de la firme au losange pour sa collection personnelle? Passeport falsifié qui s’est autodétruit dans le mini-salon du jet qui l’emmenait loin de Tokyo ou complicité d’un espion turc qui l’aimait? […] Les bons baisers du Liban envoyés à la justice nippone par Carlos Ghosn fascinent», tant le scénario relève de la fiction.

Au Japon, évidemment, «le gouvernement de Shinzo Abe garde le silence face à cette affaire embarrassante, raconte Bloomberg, alors que dans le pays, les appels à durcir le système judiciaire nippon se multiplient». Jeudi, sortant de son mutisme pour la deuxième fois depuis son arrivée à Beyrouth, dans une déclaration écrite, Carlos Ghosn a cependant assuré avoir organisé «seul» son départ, sans la participation de sa famille. Quels que soient les détails de la machination, il a de toute manière usé d’un moyen illégal pour sortir du territoire. Sous une fausse identité et/ou en échappant à tous les contrôles, selon la chaîne de télévision publique japonaise NHK. Et puis, tranquillement et avec la classe du gentleman, il serait finalement entré «légalement» au Liban, avec un passeport français et une carte d’identité libanaise. Bye-bye, Japan.

Une fois la stupeur passée et après un joli Nouvel An chez des amis libanais, la question de la tenue de son procès devrait rapidement se poser. Mais à Beyrouth, avec sa femme, dans un endroit encore inconnu, Carlos Ghosn semble préparer sa riposte. Dès lundi, il a indiqué qu’il comptait parler «librement» aux médias dans les jours à venir. Une conférence de presse qui doit avoir lieu dans la capitale libanaise est très attendue et devrait permettre de connaître les intentions futures de l’ex-patron de Renault et Nissan.

En attendant, «détenteur de passeports français, brésilien et libanais – conservés par ses avocats au Japon, sur ordre du parquet –, Carlos Ghosn est en terre amie, au Liban, où il jouit d’un vaste soutien», assure le New York Times. «Il y a passé une grande partie de son enfance et a toujours de la famille là-bas», poursuit le quotidien. «Peu après son arrestation», il y a une année, «un panneau publicitaire exprimait la solidarité» des Libanais avec lui. On pouvait y lire:

Ah, couler des jours heureux à l’ombre des Cèdres… On en est là. C’est-à-dire pas très loin. Mais une chose est sûre: «Carlos Ghosn a rendu quasiment impossible la tenue de ce qui était considéré comme le procès du siècle» au Japon. Comme le précise l’ancien procureur Yoji Ochai auprès du WSJ, «le système judiciaire nippon ne permet généralement pas les procès en l’absence du prévenu, sauf dans de rares cas qui ne s’appliquent pas à Ghosn».

La situation est, au bout du compte, aussi rocambolesque que les faits eux-mêmes, selon Courrier int', qui reprend les termes du journal financier états-unien: «Paradoxalement, les juges du tribunal de Tokyo étaient manifestement prêts à entendre la version de Ghosn, puisqu’ils ont par deux fois prononcé sa remise en liberté provisoire sous caution [et sous résidence surveillée] – une décision vivement contestée à chaque fois par le parquet, qui craignait une fuite du prévenu et la destruction de preuves.»

«Le pire raté de l’histoire de la justice japonaise»

Dans l’Empire du Soleil levant, «les réactions ont été sobres», note le WSJ. «Certains estiment qu’il est préférable pour le Japon de ne pas laver le linge sale du constructeur Nissan au moment où Tokyo accueillera les Jeux olympiques d’été.» Pour d’autres en revanche, l’événement «constitue le pire raté de l’histoire de la justice japonaise». D’après l’avocat Chuko Hayakawa, ancien député du parti du premier ministre, Shinzo Abe, «cela montre que Carlos Ghosn n’a aucun respect pour la justice japonaise, les tribunaux et même ses propres avocats». Ce qui encourage les facéties sur le Net:

C’est que l’affaire «est totalement immorale» pour Vosges Matin. «Mais Carlos Ghosn s’en moque vraisemblablement comme de son premier kimono. Il a sauvé sa peau, et c’est la seule chose qui comptait pour l’ancien tycoon, réputé pour avoir un ego aussi gonflé que ses comptes en banque. Le fugitif n’en a toutefois pas fini avec ses déboires judiciaires. Rien qu’en France, il reste sous la menace de plusieurs enquêtes.» Il «n’a pas recouvré une totale liberté de mouvement. Sauf à continuer à se cacher dans des boîtes, ce voyageur insatiable va devoir faire attention au choix de ses prochaines destinations.»

De facto, pour lui, «maintenant, c’est attrape-moi si tu peux». La Voix du Nord a cru y déceler «une forme de bras d’honneur»


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