Retouches

Bons usages

L’ambassadrice sortit à 5h. Mais qui était l’ambassadrice?

Dans ma jeunesse, le débat portait sur des formules aussi audacieuses que «la juge» – sépafrancé! – ou pire, «la procureure» – sanexisteuhpah! J’ai encore dans les oreilles les cris outragés des défenseurs du bon usage. L’ambassadrice, clamaient-ils, était la femme de l’ambassadeur et la sous-préfète celle du sous-préfet. Quant aux petites arrivistes qui prétendaient occuper elles-mêmes une fonction destinée au mari d’une autre, elles n’avaient qu’à trouver un autre nom. Par exemple: «Madame l’ambassadeur».

Je trouvais ça rigolo. Surtout dans une perspective d’avenir: lorsque la petite arriviste se présenterait au bal de la préfecture avec son légitime, j’entendais déjà l’huissier annoncer: «Madame l’ambassadeur et Monsieur l’ambassadrice»…

Bref. Aujourd’hui, nous avons avancé à grands pas vers une autre question: comment faire lorsque le sexe du personnage invoqué est inconnu? Par exemple parce qu’il s’agit d’un personnage théorique, un ambassadeur ou un sous-préfet putatif?

Le français est assez désarmé, pris entre «l’ambassadeur» et «le.la sous-préfet.e». Le premier est plus fluide, le second plus correct, aux sens politique et factuel du terme. Certains auteurs anglophones, ai-je découvert en lisant quelques ouvrages savants dans la langue de Paul McCartney, ont trouvé une solution originale: ils panachent.

On trouve donc sous leur plume des tournures de ce genre: «If an ambassador is sent to North Corea, she’ll have to be damn clever.» Et le coup suivant, ce sera «he’ll have to», etc. C’est épicène sans être lourd: j’aime bien. Et surtout, lu avec un traducteur mental anglais-français, ça donne des effets instructifs. Parce que ça va comme ça: «Si on envoie un ambassadeur en Corée du Nord, elle devra…»

Là, en général, le.la lecteur.trice s’arrête net et se retourne pour scruter le début de la phrase: elle? Qui ça, elle? Ce qui lui met aussitôt le nez dans une évidence peu glorieuse: dans son petit ciné perso, le casting de l’ambassadeur n’a pas changé. C’est toujours un mec. Et finalement, ça a peut-être un peu à voir avec la façon de le dire.

Je suis donc favorable à un renouvellement des pratiques. Une fois, on envoie un ambassadeur, l’autre, une ambassadrice. A parité. Ça secouera les puces aux clichés.

Vous m’objecterez peut-être que, dans la réalité, un sous-préfet sur deux n’est pas une sous-préfète. Je vous répondrai que, justement, il est grand temps que ça change – même si sous-préfète n’est vraiment pas ma vocation.

Il y a bien sûr un autre problème. Si vous envoyez votre ambassadrice théorique, mettons, en Arabie saoudite, votre lectrice sera amenée à penser que vos inquiétudes à son sujet sont liées, non pas aux exigences de sa fonction, mais à son sexe. Elle se dira peut-être: une ambassadrice? En Arabie saoudite? Quelle idée! Envoyez-la plutôt à Stockholm.

On peut voir ça de deux manières. Soit on se félicite de susciter une réflexion plus soutenue sur les questions de genre dans le monde. Soit on épure. On se rappelle qu’il s’est trouvé d’éminents académiciens pour soutenir que le sous-préfet, le professeur ou le chirurgien sont des neutres, sans préjugé quant au sexe de celle qui occupe la fonction. Et on y va à l’anglaise: «Si un chirurgien opère avec 1,2‰, elle risque de tomber sur un os.» En plus des clichés, ça bousculera la langue. C’est encore mieux.

Publicité