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Des «boomburbs» en Suisse romande

Le géographe français Laurent Chalard constate que le développement urbain se concentre sur des morceaux restreints de territoire. L’Arc lémanique est spécialement concerné, avec la menace d’une détérioration durable de la qualité de vie, et donc, à terme, de l’attractivité économique de ces endroits

A une époque où l’écologie est devenue une question primordiale dans la vie des sociétés occidentales, l’étalement urbain est considéré comme un phénomène à juguler, étant source de pollution. Or, la croissance démographique des communes de la périphérie des grandes villes est une caractéristique globale de l’ensemble du monde développé. Aux Etats-Unis, les chercheurs parlent de boomburbs pour désigner les communes périurbaines de plus de 100 000 habitants connaissant une forte augmentation de leur population. En France, où le contexte est différent, avec un morcellement communal plus important et une moindre croissance démographique, peuvent être considérées comme des boomburbs des communes périurbaines de plus de 10 000 habitants à la forte progression de leur population, soit 54 communes. La Suisse romande présentant des caractéristiques semblables à la France, il convient donc de s’interroger sur l’existence du phénomène sur son territoire.

La réponse est positive, puisqu’en appliquant aux communes de Suisse romande les mêmes critères de définition qu’en France sur la période 1980-2010, deux communes apparaissent comme des boomburbs: Gland dans le canton de Vaud, appartenant à l’aire urbaine de Genève, et Villars-sur-Glâne dans le canton de Fribourg et l’aire urbaine du même nom. A ces deux communes s’ajoute Saint-Julien-en-Genevois, qui, bien que commune française du département de la Haute-Savoie, fait partie sur le plan fonctionnel de l’aire urbaine de Genève (c’est un des 54 boomburbs à la française). Il est à noter aussi que Versoix, autre commune de l’aire urbaine de Genève dans le canton du même nom, devrait répondre aux critères de définition des boomburbs très prochainement.

Concernant leurs caractéristiques, les boomburbs de Suisse romande (y compris Saint-Julien-en-Genevois) se distinguent cependant de leurs homologues français dans le domaine du logement. En effet, il apparaît une large dominante de l’habitat collectif, alors qu’en France ces communes se présentent comme des banlieues pavillonnaires horizontales. En Suisse, les locataires sont majoritaires, alors qu’en France ce sont les propriétaires. Ces différences ne témoignent pas de logiques de croissance dissemblables, mais s’expliquent simplement par le mode d’urbanisation de la Suisse, qui rend la propriété d’une maison individuelle difficile, du fait de son coût.

La Suisse romande n’échappe donc pas à l’étalement urbain, qui se concentre logiquement dans l’aire urbaine de Genève, la plus peuplée du territoire. Le fait que Gland (11 417 habitants en 2010), commune sans aucune fonction administrative dont la population a plus que doublé depuis 1980, soit devenue aussi peuplée que Delémont (11 586 habitants en 2010), capitale du canton du Jura, est un élément révélateur de l’étalement urbain dans la métropole lémanique. En outre, élément de comparaison intéressant, la Suisse romande compte plus de boomburbs que la Suisse alémanique, pourtant beaucoup plus peuplée, qui n’en possède qu’un: Bassersdorf, dans l’aire urbaine de Zurich et le canton du même nom.

Ce constat effectué, il relève désormais du ressort des autorités politiques locales d’agir dans l’optique de limiter le phénomène. En effet, l’étalement urbain entre Genève et Lausanne, comme le montrent les exemples de Gland et de Versoix, deux communes interstitielles, risque d’entraîner à terme la constitution d’une métropole continue et donc la perte de ce qui faisait le charme des rives lémaniques.

Or, dans une optique de développement durable, il serait plus pertinent de construire dans les espaces vides situés à quelques kilomètres de Genève que dans une commune située à 26 kilomètres (Gland). Il s’agit d’éviter sur le long terme le devenir de la Côte d’Azur française, une métropole littorale continue dépassant le million d’habitants, dont les réseaux de transport sont saturés, la pollution non négligeable et l’urbanisation galopante (elle compte pas moins de sept boomburbs!). La Côte d’Azur a perdu sa qualité de vie, qui avait fait sa renommée internationale, se traduisant concrètement par une perte d’attractivité sur le plan économique, ce qui fait réfléchir.

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