Récemment, dans un texte publié sur mon blog «Des avenues et des fleurs», hébergé par le site du Temps, j’évoquais le trouble de la personnalité borderline, ce «tueur invisible». Je présentais trois livres de référence, destinés à mieux comprendre cette maladie si mal connue que d’aucuns prétendent qu’il s’agit d’une maladie imaginaire. Suite à cette publication, un lecteur a posté ce commentaire: «Très beau texte sur le TPB, merci Dunia Miralles. J’ai beaucoup appris!… et je me demande si l’on n’est pas tous, certes à intensité variable, un peu borderline.» Voici ma réponse:

Tous borderline? Non, je ne crois pas non.
 L’idée que nous sommes tous borderline est très répandue mais non, par chance tout le monde n’est pas borderline.

Si le matin vous vous réveillez en larmes

Cependant, si le matin vous vous réveillez en larmes après la moindre stimulation sociale vécue la veille (qu’elle ait été agréable ou désagréable, il peut s’agir d’un moment passé avec des amis); si vous avez envie de commettre des meurtres de masse quand vous êtes confronté à une injustice; si des accélérations cardiaques vous réveillent au milieu de la nuit en sueur et le souffle court; si vous songez régulièrement à sauter du balcon avec une corde autour du cou; si des images violentes envahissent votre cerveau (meurtres, mutilations…); si le stress ou les obligations désagréables vous font vomir au sens strict du terme, vomir n’étant pas ici une métaphore; si vous vous mutilez ou que vous vous jetez contre les murs pour apaiser votre mal-être; si vous êtes incapable d’avoir une conduite «dans les normes» en public ou si cela vous demande de tels efforts qu’ensuite vous vous sentez vidé de votre substance au point d’envisager de mettre un terme à votre vie; si vous ne supportez pas l’autorité; si la vie vous désarçonne au point de vous obliger à avaler tous les jours des anti-nauséeux afin de calmer les spasmes d’estomac qu’elle vous inflige; si le moindre regard de travers vous donne envie d’anéantir l’autre, et si cette envie vous poursuit, sans relâche durant des jours; si vos bonheurs sont explosifs au point que votre entourage vous dit «calme-toi, c’est sympa ce qui t’arrive mais bon y’a pas de quoi» et que cette remarque vous plonge dans une terrible détresse; si vous êtes un insomniaque chronique; si vous vous mettez constamment en danger avec des drogues, du sexe, de l’alcool ou en ayant de mauvaises fréquentations – j’en passe –; si vous détruisez systématiquement chaque belle chose qui vous arrive; si vous avez parfois l’impression d’être hors de votre corps comme si vous marchiez à côté de vous, comme si votre corps n’était qu’un mannequin ou une sorte d’hologramme; si vous pensez que vous ne méritez pas d’être heureux et que chaque fois que vous l’êtes l’idée de perdre ce bonheur vous épouvante jusqu’à vous plonger dans un état dépressif; si vous répétez à l’infini des séries de chiffres, ou des poèmes ou tout autre chose de neutre afin de créer une barrière pour empêcher les pensées intrusives violentes de vous envahir; si vous éprouvez une sensation de vide qui vous oblige à vous faire mal pour vous sentir vivant; si soudainement vous avez l’impression de vous retrouver dans un décor de théâtre comme si vous aviez été téléporté dans un autre espace-temps et que la sensation perdure; si vous tombez amoureux – ou si vous tombez dans une grande admiration – d’un-e inconnu-e qui n’en a rien à battre de vous et que cette personne envahit chacune de vos pensées; si une petite contrariété vous obsède sans que vous puissiez penser à rien d’autre durant des jours, ce qui s’avère très ennuyeux pour travailler – évidemment – surtout si l’on exerce un métier intellectuel qui demande une concentration totale; si vous sautez d’une idée à une autre quand vous parlez et que vos interlocuteurs n’arrivent pas à suivre votre discours; si vous vous sentez constamment nul, y compris lorsque vous faites une grande réalisation pour laquelle le monde entier vous félicite… Je m’arrête car je pourrais m’étaler sur trois pages. Donc, si vous éprouvez d’une manière très, très, rapprochée plusieurs de ces symptômes, alors oui, oui, peut-être souffrez-vous d’un trouble de la personnalité borderline ou d’une autre maladie psychique. Ou de plusieurs à la fois. Parfois on les cumule tout en parvenant à les dissimuler afin de paraître «normal», mais l’épuisement que cet exercice d’équilibrisme engendre mène à de grosses crises d’angoisse en privé.

Comme des fous dans un monde fou

Je comprends votre remarque. Nous vivons comme des fous dans un monde fou qui s’emballe de plus en plus vite dans la folie. Dans ce monde, il est possible, en effet, que chacun se sente vaciller à un moment ou à un autre. Mais cela n’est quand même pas le véritable état limite des personnes qui vivent quotidiennement avec ces maux depuis des années.

Je n’aime pas que l’on dise que tout le monde est borderline (ou autiste, ou schizophrène, ou dépressif, ou bipolaire…) parce que cela peut sous-entendre que les personnes empêchées de gagner leur vie à cause de leur handicap psychique, et qui reçoivent une rente AI ou une aide du service social, sont des «abuseuses», des arnaqueuses qui profitent de la société, des fainéantes ou des larves qui manquent de volonté. Cela sous-entend que lorsqu’on veut, on peut, puisque la plupart des gens travaillent et mènent des vies qui respectent les codes imposés par la société. Or, justement, la caractéristique des maladies psychiatriques, c’est que NON! Les malades sont de vrais malades, avec de véritables troubles qui les entravent et qui les empêchent de s’adapter aux codes sociaux. Ils ne peuvent pas faire autrement que de n'être que ce qu’ils sont. Ils n’abusent pas de la société. Ils composent avec. Pour la plupart d’entre eux, ce serait nettement plus confortable d’être intégrés à la société plutôt que de vivre en dehors, tout en étant, en plus, stigmatisés. Mais ils ne peuvent pas. C’est tout.

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