l’avis des experts

Le bouclier antimissile, prélude au désarmement

En associant la Russie à une nouvelle stratégie de sécurité globale, le récent Sommet de l’OTAN à Lisbonne a fait un grand pas en avant. Certes, il faudra surmonter les difficultés techniques, unifier les systèmes, démontrer l’efficacité du bouclier. Mais un véritable projet politique a émergé. Par Fred Tanner et Catherine Kelleher

Le sommet de l’OTAN à Lisbonne a engendré des innovations révolutionnaires. La principale ne réside ni dans le nouveau Concept stratégique ni dans les plans concernant l’Afghanistan, mais bien dans la nouvelle relation d’égalité avec la Russie et l’intégration de celle-ci dans le programme de défense antimissile de l’Alliance atlantique. Certes, la mise en œuvre de cet accord risque d’être retardée par des dissensions de politique intérieure ou le débat sur le partage des technologies. Mais sa mise en œuvre pourrait ouvrir une nouvelle ère des relations russo-américano-européennes, premier changement significatif depuis les bouleversements des années 1990 ayant marqué la fin de la Guerre froide. La mise en place d’un bouclier antimissile opérationnel de l’OTAN et de la Russie pourrait bien aussi modifier le débat sur le désarmement pour les décennies à venir.

La version 2010 du Concept stratégique de l’OTAN repose sur une évaluation de la menace incluant «la prolifération de missiles balistiques, qui représente une menace réelle et croissante pour la zone euro-atlantique». Selon l’administration américaine, ces menaces proviennent aujourd’hui essentiellement de l’Iran, bien que certains Etats membres, Turquie en tête, aient persuadé le Sommet de ne pas identifier nommément les pays à l’origine des menaces potentielles. Le déploiement d’un système de défense antimissile territoriale est aujourd’hui planifié afin qu’il soit opérationnel dès l’échéance de 2015 proposée par Obama. Son objectif principal consiste à étendre la protection des seules forces militaires déployées sur le «théâtre» à celle des populations et du territoire des Etats membres. Un tel système, connecté avec les unités nationales, reposera sur une architecture complexe conjuguant partage du renseignement et mécanismes de contrôle.

L’avancée principale de ce système pour la sécurité européenne réside clairement dans la participation de la Russie en tant que partenaire politique égal, ceci malgré les différences persistantes entre Alliés sur la façon de traiter avec Moscou. L’Occident a besoin de l’assistance de la Russie aussi bien en Afghanistan qu’envers l’Iran. D’ailleurs, début octobre, la Russie a annulé la vente de missiles sol-air S-300 à Téhéran. Selon les récentes révélations de WikiLeaks, elle aurait obtenu en échange un accès à la technologie avancée d’Israël dans le domaine des drones. Dans la lignée du «redémarrage» (reset) d’Obama, l’initiative de l’OTAN permet à la Russie de devenir un partenaire de plein droit aux différentes étapes du projet: du partage du renseignement et des données radar à la possible intégration de ses unités antimissiles S-400.

Le président Medvedev a déclaré, sans susciter de controverse, que, pour être fonctionnel, le système de l’OTAN devait être intégré dans «une approche globale». La réalisation concrète d’un tel programme représente un réel défi pour l’avenir. Les interactions éventuelles avec d’autres systèmes antimissiles régionaux revêtent ici une signification particulière: il s’agit des systèmes dont les Etats-Unis ont discuté avec le Japon et Israël, qu’ils ont proposés à l’Inde ou envisagés avec les pays du Golfe.

Dans le projet de défense antimissile territoriale, le système existant de l’OTAN (Programme de défense multicouche active contre les missiles balistiques de théâtre ou ALTBMD) sera couplé avec l’«approche adaptative phasée» lancée par les Etats-Unis en septembre 2009, évoluant vers un système d’interconnexion automatique des périphériques («plug and play») qui reposera sur une architecture et un système de commandement et contrôle conjoints. A l’inverse de l’initiative de la «Guerre des étoiles» (SDI) de Reagan, la défense antimissile est perçue aujourd’hui comme un élément central de l’Alliance. Le caractère inclusif de la décision de Lisbonne – c’est-à-dire la protection des territoires de tous les Etats membres et non le seul territoire américain – représente un contraste frappant avec l’initiative à contenu nettement bilatéral qu’avait proposée l’administration Bush à la République tchèque et à la Pologne. Cette initiative avait été d’emblée rejetée par la Russie et plusieurs Alliés. L’accent est mis désormais sur le dialogue, la transparence et l’approbation des pays hôtes de toute mesure de vérification, ce qui devrait rassurer tout particulièrement les Etats d’Europe centrale et orientale quant à un droit de regard intrusif de la Russie.

Le système proposé se révèle d’un coût étonnamment modéré par rapport aux évaluations précédentes. Il dépendra principalement de la disponibilité américaine à partager ses avantages technologiques en matière de missiles «intelligents», de systèmes de détection et de commandement, contrôle et communication. Toutefois, l’ampleur des investissements nationaux dans cette infrastructure et la répartition des coûts supplémentaires entre Européens seront des facteurs cruciaux du succès de l’entreprise. Dans cette optique, le récent accord de défense franco-britannique représente un premier pas important, car il prépare le terrain pour une vision partagée sur la cohabitation entre le maintien actuel de la dissuasion nucléaire en Europe et la défense antimissile, que la France avait longtemps considérés comme incompatibles. Les Allemands aussi ont souscrit à ce lien, voyant dans le bouclier antimissile un moyen de réduire la dépendance européenne à l’égard de la dissuasion nucléaire et des armes nucléaires tactiques américaines.

Selon toute vraisemblance, la coopération OTAN-Russie dans la défense antimissile pourrait, par ricochet, favoriser une coopération accrue dans les efforts de maîtrise des armements et de désarmement. La première occasion sera fournie par le sommet de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) à Astana les 1er et 2 décembre. Cette rencontre devrait tirer un grand profit d’un processus coopératif OTAN-Russie. En effet, le communiqué de l’OTAN soutient explicitement le besoin de mettre à jour et d’adapter les clauses du Traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE) dont l’entrée en vigueur a longtemps été différée.

Le nouvel accent sur la dichotomie entre attaque et défense s’exprimant dans l’opposition entre force de dissuasion nucléaire et défense antimissile pourrait bien signifier un affaiblissement du rôle politique des armes nucléaires tactiques en Europe, tel que perçu par les Etats d’Europe centrale et orientale. L’Allemagne, en particulier son ministre des Affaires étrangères Guido Westerwelle, a poussé l’OTAN à s’engager dans un processus conduisant à l’abandon des armes nucléaires tactiques en Europe. La volonté russe de coopérer pourrait accroître les chances de parvenir à un accord politique.

Cependant, même une coopération élargie dans la défense antimissile entre les Etats-Unis, l’OTAN et la Russie ne saurait se substituer au processus de désarmement stratégique entre Washington et Moscou. L’obstination des républicains au Congrès contre la ratification du nouveau traité START et du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE) risque de bloquer la mécanique. Du côté russe, particulièrement au sein de l’armée, beaucoup craignent qu’une réduction de l’armement nucléaire n’aboutisse à conférer aux Américains la supériorité en matière d’armes conventionnelles, surtout s’agissant des bombardiers stratégiques et des missiles mer-air.

On peut aussi craindre que d’autres mesures de maîtrise des armements se retrouvent remisées à l’arrière-plan. La négociation à Genève d’un traité sur l’interdiction de la production de matières fissiles à des fins d’armement (FMCT) pourrait être perçue comme moins prioritaire que le développement d’une coopération sur la défense antimissile sous ses aspects doctrinaux, opérationnels et politiques.

Il est clair que, dans un monde régi par les rivalités, de nouvelles technologies permettant de contrecarrer les boucliers antimissiles pourraient émerger. Une arme de choix serait le missile de croisière, faisant appel à des technologies encore moins coûteuses et à un savoir-faire à la portée de nombreux pays. L’Inde, le Pakistan, la Chine et la Corée du Sud se sont déjà engagés dans cette voie, tandis que d’autres projettent de les suivre.

De plus, comme certains scientifiques s’empressent de le souligner, plusieurs éléments de la défense antimissile n’ont ni été prouvés scientifiquement ni même suffisamment testés. Les partisans acharnés de l’Agence américaine de défense antimissile ne justifient leurs pronostics optimistes que grâce à quelques essais. Il n’en reste pas moins que jamais n’avaient existé de meilleures chances de collaborer afin de repenser l’équilibre entre capacités offensives et défensives qui avait dominé la stratégie militaire et la guerre depuis les années 1920.

Le sommet de l’OTAN a produit deux importants résultats: la Russie a de quoi se sentir rassurée, et un projet ambitieux de bouclier antimissile est lancé. Comme l’a déclaré l’ancien sénateur Sam Nunn, «pour la première fois depuis des décennies, une fenêtre d’opportunité a été ouverte en vue d’un dialogue politique créatif sur les armes nucléaires». Cette occasion doit être saisie afin qu’une fois pour toutes la Guerre froide ne soit plus qu’un lointain souvenir.

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