Perspective

Le boui-boui de Dada

A l’occasion du centenaire de Dada, le conseiller fédéral Alain Berset rend hommage à ce composé à 80% d’exilés, de métèques, de pérégrins, de semi-apatrides, brefs, d’étrangers «criminels», briseurs de convenances et saccageurs d’ordre établi.

Nous sommes en 1916.

La Première Guerre Mondiale fait rage. L’Europe est déjà à moitié détruite. Elle a basculé depuis deux ans dans ce monstrueux conflit dont personne ne comprend à vrai dire les enjeux exacts, sinon peut-être certains marchands de canon et une poignée de vieux médaillés planqués sous leurs moustaches, à l’ombre des platanes, plusieurs kilomètres derrière les lignes.

Demain, les canons de Verdun vont se mettre à hurler.

Des centaines et des centaines de milliers d’obus dégringoleront sur la tête de jeunes gens (et même probablement bien plus: les historiens évoquent le chiffre de 1 million tirés par les Allemands rien que le premier jour de l’offensive). Ceci vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pendant plusieurs longs, très longs mois. En fait, du 21 février au 18 décembre.

Le mot «jour» va provisoirement être rayé des dictionnaires.

Car la nuit est là, rouge et noire comme le sang des ventres qui se déchirent et se répandent dans la boue et le jus de cadavre. Quand par malheur souffle le vent d’Est, elle se nimbe encore des volutes du disphogène, ce gaz suffocant dont l’admirable spécificité était d’être encore plus performant que le chloroformiate de méthyle trichloré.

Même les rats ont du mal à survivre.

N’essayez pas d’imaginer un tel tableau: il est impossible de peindre les noces du bruit et de la peur. Ou alors, pour vous faire une idée, relisez Le Feu, d’Henri Barbusse, prix Goncourt cette année-là.

Dans les tranchées de Verdun

Dans les tranchées de Verdun, où plusieurs centaines de milliers de soldats tomberont, l’espérance de vie moyenne était de 14 jours. Et dans cet enfer, créé par et pour les hommes, point de débat démocratique: espérance de vie et retraite étaient juste synonymes de mort. Une belle situation d’avenir pour tous ces jeunes défunts en sursis.

A la veille de ce qui fut sans aucun doute la plus grande imbécilité humaine de tous les temps, cette odieuse et très dispensable bataille de Verdun, qui pour toujours aurait dû faire honte au genre humain si celui-ci était doté de mémoire, que pouvait-il bien se passer chez nous?

Nous sommes donc en 1916, il y a exactement cent ans.

Le cabaret Voltaire

Pour être plus précis, nous sommes le 5 février 1916, à Zurich, et nous nous trouvons au numéro 1 de la petite Spiegelgasse, une ruelle où vécut notamment Lénine, mais ce n’est pas lui le héros de cette chronique.

A cette adresse, un lieu culturel vient de s’ouvrir: le Cabaret Voltaire.

Un groupuscule de farfelus s’apprête à y fonder Dada. Un nom un peu idiot – dont on se disputera pourtant la paternité, on se demande bien pourquoi – pour un mouvement artistique majeur qui va marquer l’Histoire d’une manière autrement plus lumineuse que Verdun, et redonner par le rire et la dérision, son honneur au genre humain.

Lire aussi: «Dada, l’esthétique du choc et le fracas des armes»

Il fallait bien qu’un jour ou l’autre, en ces temps de bêtise sombre, le nom de Voltaire et l’esprit des Lumières finissent par rejaillir au grand jour, en réaction à la barbarie. Et pourquoi pas d’un boui-boui zurichois?

Qui y-a-t-il sur la photo?

Il y a là, sur la photo, l’écrivain et dramaturge allemand Hugo Ball, le peintre et architecte juif d’origine roumaine Marcel Janco, l’écrivain et poète roumano-français Tristan Tzara, le peintre et sculpteur alsacien Jean (Hans) Arp, alors ni vraiment Allemand, ni vraiment Français, et l’épouse peintre-sculptrice suisse de ce dernier, Sophie Taeuber, la verte héroïne de nos billets de 50 francs. La présence de Richard Huelsenbeck, poète allemand pourtant co-fondateur du mouvement, n’est pas attestée ce soir-là.

Tous ces artistes avaient fait le choix de rire plus fort que les canons.

De rire de la cruauté du monde: «Le dadaïste lutte contre l’agonie et contre la fascination de la mort, propres à son époque», écrivait Hugo Ball qui était également – coïncidence - le traducteur allemand d’Henri Barbusse.


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Pour être tout à fait honnête, l’on peut difficilement décrire en des termes très scientifiques le programme de Dada, certainement influencé par les excentricités de ce réinventeur de roue de vélo (ou de tabouret, diront certains) qu’était Marcel Duchamp.

«Dada est un microbe vierge»

Tristan Tzara proclamera pour sa part: «Dada ne signifie rien». Il ajoutera plus tard: «Dada est un microbe vierge». Une précision tout à fait inutile (même au regard de notre loi fédérale sur l’assurance-maladie) et donc parfaitement essentielle.

Le non-sens semblait en effet imbiber l’ADN d’Homo Dadaïus: il a du reste fait la célébrité de ce mouvement. Dont furent proches le photographe américain bizarre Man Ray, le toujours chic mais scandaleux poète anglo-lausannois, et neveu d’Oscar Wilde, Arthur Cravan, le pataphysicien ubuesque Alfred Jarry, ou encore le musicien humoriste Erik Satie, et son ballet en un seul acte, Parade. Blessé par un critique qui avait vu dans ce dernier chef-d’œuvre un «outrage au goût français», Erik Satie lui adressa cette émouvante dédicace: «Monsieur et cher ami, vous n’êtes qu’un cul, mais un cul sans musique».

Et comment ne pas penser non plus à Salvador Dali, auto-proclamé génie incandescent qui, bien avant Bowie, fit de sa vie une œuvre d’art.

Les fulgurantes années

Chez Dada, la quête du n’importe quoi flirtait souvent avec le grotesque et parfois même avec un mépris assumé. Elle s’est poursuivie lors d’happenings mémorables: le match de boxe d’Arthur Cravan à Madrid en 1916, qui finit par un KO (que l’on imagine sévère) administré au 6e round par le champion du monde anglais Jack Johnson; la présentation en 1917 à New-York, de Fontaine, l’urinoir de Marcel Duchamp; la première foire internationale de DADA en 1920 à Berlin, où fut notamment présenté le Projet d’un paradis animal pour le jardin d’acclimatation de Paris. Ce non-sens perpétuel n’était naturellement pas seulement synonyme d’inepties. Les dadaïstes lui préféraient le joli terme de «sans sens» et il faut comprendre par là qu’il ne s’agissait ni plus ni moins que d’une démarche de poètes.

Quoi qu’il en soit, pendant quelques brèves mais fulgurantes années, de 1916 à environ 1923, quand le mouvement a été digéré par le Surréalisme, un grand vent de l’absurde a soufflé dans le crâne de ces aimables saugrenus. L’art moderne en fut radicalement bouleversé, au moment précis de sa jeune histoire où il s’apprêtait à basculer dans l’art contemporain, plus conceptuel et, surtout, beaucoup moins rigolard. En fait, et si l’on en croit Max Ernst, Dada aurait même eu «la chance de mourir jeune» et de n’avoir eu à payer allégeance, ni au sérieux, ni à l’argent.

Tapage nocturne

Au Cabaret Voltaire, le boui-boui de Dada (fermé après six mois pour tapage nocturne, mais on ne saura jamais si la plainte a été déposée par Lénine) on aura tout de même eu le temps d’exposer les œuvres de Picasso, Modigliani, Kandinsky, Klee, Léger ou Matisse, excusez du peu. Force est ainsi de constater que le dadaïsme, sous ses vrais airs de dilettante, aura néanmoins prodigieusement essaimé dans les milieux artistiques.

Que faut-il retenir de cette sublime et glorieusement éphémère pantalonnade? Plusieurs choses.

Que l’art est si noble, qu’il s’opposera toujours à la folie brutale des hommes pour lui substituer sa propre folie douce, celle des poètes.

Que le rire, indissociable de l’art, fait taire les canons et nous ramène à notre humanité. L’épopée dadaïste surgie au milieu de la Grande Guerre nous fait réaliser que «humain» rime avec «humour» (à tout le moins en verlan). Egarées dans leur imaginaire, les idéologies, laïques ou religieuses, ont grand peine à le comprendre.

Qu’il n’est de cohésion sociale sans le rire, même le plus provocant. Réaction physiologique impliquant les systèmes respiratoire et musculaire ainsi que le cerveau, et favorisant la relaxation des membres et la baisse du stress, le rire, qui a vocation au partage, n’a au fond d’autre finalité que de nous faire mieux vivre ensemble.

Que, à l’époque où le visage de l’Europe n’était plus qu’une immense gueule cassée, c’est en Suisse qu’on lui a redonné le sourire

La Suisse et son esprit d’accueil

Que la Suisse faisait alors ainsi preuve d’un esprit d’accueil que d’aucuns voudraient aujourd’hui remettre en cause. DADA était au départ, faut-il le rappeler, composé à 80% (en gros, tous sauf notre Sophie Taeuber) d’exilés, de métèques, de pérégrins, de semi-apatrides (l’Alsacien de la troupe), brefs, d’étrangers «criminels», briseurs de convenances et saccageurs d’ordre établi. Mais il se trouve que, cent ans plus tard, nous en sommes encore officiellement fiers.

Voilà, c’est tout («Dada, c’est tatou» aurait dit Tristan Tzara).

Quand le monde vous paraîtra trop sombre, et vous êtes en ce moment même en droit de le penser, j’espère que vous songerez à cette page d’Histoire et au boui-boui lumineux de Dada.

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