Envoyer son CV dans un gâteau, quoi de mieux pour sortir du lot? Cette idée joliment sucrée – quoique un peu grasse, le document a dû sortir méchamment auréolé, non? – est née dans le cerveau gaufré de Lukas Yla, un Lituanien de 25 ans fraîchement installé à San Francisco, rapporte le site «Metro». Formé dans le marketing, le jeune homme a adressé quarante colis de cet acabit à des agences de publicité et des sociétés actives dans le domaine de la technologie avec la phrase, savoureuse: «La plupart des CV finissent à la poubelle, le mien finira dans votre ventre.» Je suis fan. Les futurs patrons, aussi. Le malin a déjà obtenu dix entretiens.

Un ami postule dans une régie d’Etat, comme porte-parole. Parmi le flux tendu de questions, celle-ci, à la fois logique et scandaleuse: êtes-vous prêt à mentir pour nous? Gloups. L’éclair devient amer, la digestion compliquée. Mon ami n’a pu que vanter les vertus de la vérité, bien plus légère à gérer, a-t-il expliqué, qu’un millefeuille dont on découvre, après coup, que la crème pâtissière a tourné.

Je vais le dire ici, car je ne vous cache rien: je n’ai jamais écrit une lettre de motivation, je n’ai jamais postulé nulle part. J’ai obtenu mon premier poste de critique théâtre en téléphonant un matin au Courrier, journal dans lequel j’avais suivi ma formation, je travaillais le soir. Ensuite, on est venu me chercher. Avec le nombre de jeunes journalistes absolument géniaux et motivés qui se heurtent aujourd’hui au marché de l’emploi saturé – particulièrement dans la presse écrite en grande difficulté –, j’ai conscience de ma chance.

Car, de plus en plus, amis humains, on est ce qu’on fait. Dans un entretien donné à la sortie de son livre sur le bore-out, cette maladie de l’ennui au travail, l’économiste Christian Bourion m’avait sidérée en m’apprenant que depuis cinq ans, en France, le travail était repassé devant la famille en termes de référent identitaire. Terminée, la pensée libertaire des années septante qui plaçait l’être au-dessus de son activité! Ne pas travailler, c’est souffrir de pâleur existentielle.

Bien sûr, beaucoup s’interrogent sur ce «tout au travail» et cherchent ailleurs un sens à leur existence. Beaucoup s’opposent à la dictature du labeur. Mais le travail a changé d’aura. Avant, c’était une nécessité, maintenant, c’est un accomplissement, un nirvana. De quoi en faire tout un plat. Ou un gâteau dans lequel on dit à quel point on est taillé pour ce rôle-là.

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